7 nov. 2012

Entretien avec Anne-Laure Bondoux

Par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse (janvier 2012)

Lors de son stage sur "la littérature destinée aux jeunes adultes, une littérature passerelle ?", les 17-18-19 octobre 2012, Lecture Jeunesse recevait Anne-Laure Bondoux. Bien sûr, nous avons discuté de L'Autre moitié de moi-même (Bayard, 2011). 


Ancienne journaliste et auteur de romans pour la jeunesse récompensés en France et à l’étranger, Anne-Laure Bondoux a souhaité, avec ce roman, franchir la frontière qui la séparait de la littérature générale. Ce récit autobiographique témoigne d'une crise existentielle et littéraire. Rappelons ce que l'auteur en disait en janvier 2012, quelques semaines après sa publication. 

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Sonia de Leusse-Le Guillou : L'autre moitié de moi-même est votre premier livre en littérature « générale » – vous espérez même qu'il vous servira de « passeport » vers la littérature « adulte »[1]. Pourquoi cette volonté d'écrire pour les adultes alors que vous êtes très primée en littérature jeunesse ? Qu’est-ce qui vous manque dans ce lectorat ?
ALB : Ce roman découle d'une crise à la fois existentielle et professionnelle. Cette absence est le moteur de toutes mes actions et notamment de l'écriture : j'ai commencé à écrire car je ressentais un manque en moi que je voulais combler. J'ai trouvé un début de piste en déterrant cette Autre moitié de moi-même au jour.

SLG : Ressentiez-vous cette frustration lors de vos premiers ouvrages ?
ALB : Écrire ce roman m'a permis de comprendre pourquoi j'ai d'abord trouvé ma place en littérature jeunesse : mon écriture est liée à cette part d'enfance dans laquelle j'étais restée engluée à la fois sur le plan de l'affectif et de l'imaginaire. Les codes de la littérature jeunesse m'ont convenu pendant un moment, mais mon travail est à présent en évolution ; je ne souhaite pas dénigrer mes œuvres pour les jeunes mais j'ai besoin de m'en libérer, sous peine de me scléroser.



SLG : Pourquoi revenir ainsi sur votre parcours d'enfant, d'adolescente et d'écrivain ?  Le fait d'avoir écrit auparavant des romans jeunesse vous a-t-il aidée ?
ALB : À la lumière des révélations de ma mère[2], une exploration de mes propres souvenirs m'a paru nécessaire. Tout ce qui semblait constituer mon enfance et mon adolescence a pris une teinte étrange, inattendue. Je pensais ma jeunesse parfaite et heureuse. Au final, j’ai apprécié qu’elle ait sa part d’ombre. Elle est ainsi devenue plus humaine, avec de la chair, des viscères, du sang, du vivant... Mes parents sont redevenus humains à mes yeux : ils ont ainsi remplacé les personnages chimériques qu'ils incarnaient dans la fiction d'enfance que je m'étais inventée.


SLG : Après la lecture de L’Autre Moitié de moi-même, on comprend encore mieux le dénouement du Temps des miracles[3] lorsque le personnage lève le voile sur les mensonges dont il a été bercé. Qu'est-ce qui vous a motivée à écrire votre histoire sous une autre forme alors qu’elle apparaît en filigrane dans le récit de Blaise Fortune ?
ALB : L'histoire du Temps des miracles est faite de vérité et de mensonges ; elle est fondée sur une idée que je mûrissais depuis longtemps : créer le personnage d'une mère qui parle à son fils pour lui réinventer son enfance en lui racontant une fiction qui se superpose à ce qui s'est véritablement produit. Lorsque j'ai découvert la vérité et pris conscience qu'une part de fiction avait remplacé la réalité de ma jeunesse, j'ai été extrêmement troublée, mais j'étais trop avancée dans l'écriture de mon livre pour reculer. Je me suis alors emparée de ce que je venais de découvrir pour éclairer certaines scènes : à la fin du roman, j'ai prêté mes propres répliques au personnage principal, Blaise, qui vient d'apprendre la vérité sur sa famille. Sa volonté de « raconter son histoire dans l'ordre », son trouble, ce sentiment très confus entre rébellion et colère sont des émotions qui m'ont traversée. Cependant, je savais que je manquais de recul et que je devrais revenir sur ces révélations. Mais c'est alors que les choses se sont précipitées : en panne de création, je n'arrivais plus à écrire. Pour mettre de la distance envers ce que j'avais appris, j'ai commencé à écrire l'histoire de ma mère et de ma grand-mère dans ce qui est devenu la première version de L'Autre moitié de moi-même. Ce premier jet n'était pas destiné à être publié ; il découlait surtout d'une urgence d'écrire et d'une nécessité de comprendre ce qui m'arrivait.

SLG : Vous prêtez ces propos à votre mère : « quand on a quelque chose à dire, on l'écrit[4] ». Selon vous, il n'y a pas moyen de faire autrement ?
ALB : J'espère que si ! Mais il est vrai que j'écris autant pour moi que pour mes lecteurs. Je pense que mon roman a un statut ambigu car il mêle de manière indistincte l'aspect thérapeutique à la dimension artistique.  Cette alliance peut être intéressante mais j'aimerais réussir à les harmoniser autrement. Il est d'ailleurs possible que cet équilibre passe par de nouvelles tentatives artistiques : j'éprouve parfois l'impression que la transcription verbale de l’émotion est limitée et qu'elle pourrait s'exprimer à travers d’autres expériences artistiques.

SLG : Votre roman a un statut ambigu, mais surtout hybride ; vous proposez certes un pacte autobiographique au lecteur, mais vous parlez également de faire un « portrait de l'écrivain en maillot de bain[5] », qui serait de l'ordre de l'instantané. Vous utilisez à dessein le terme flou de « récit autobiographique ». Comment qualifier le genre de ce livre entre autobiographie et autofiction ?
ALB : Pour moi, la question du genre ne revêt pas une importance capitale. Cependant, je savais qu'elle allait être posée en littérature générale et qu'il me faudrait lui apporter une réponse. Ce texte a un but précis : je veux qu'il m'aide à nommer l'indéfinissable et l'innommable. Cependant, je manque encore beaucoup d'assurance.
J'ai écrit le prologue juste après avoir achevé la rédaction de la première version du manuscrit, en janvier 2011, sans aucune idée de ce qu'il allait devenir. Néanmoins, je l'ai adressé « aux lecteurs » sans plus de précision car je ne voulais pas éliminer les jeunes de mon lectorat. En revanche, lors de la réécriture, je me posais sans cesse la question de savoir qui ce texte allait toucher. C'est cette hésitation qui fait de ce roman un objet hybride. J'ai conscience que le début du livre est davantage destiné aux adultes[6] mais j'ai également voulu multiplier les « portes d'entrée » pour les adolescents (par exemple, lorsque j'écris « portrait de l'écrivain en maillot de bain »). J'avais l'habitude de penser aux jeunes lors de mes précédents ouvrages, j'ai donc continué par automatisme à vouloir les inclure dans ce roman. Mon livre est imprégné des expériences que j'ai eues lors d’invitations dans des classes ; il s'agit d'une lettre ouverte à ces adolescents que je rencontre depuis plus de dix ans.

SLG: Peut-on trouver un écho entre la crise que vous traversez et la crise d'adolescence ?
ALB : C'est en effet par cet angle d'approche que mon roman a été présenté en tant que « projet éditorial » auprès des libraires. J’ai reçu quelques courriers de la part d'adolescents, notamment une jeune fille qui a lu mon livre « cul sec » (je la cite !) et qui affirme avoir été bouleversée. Pour moi, c'est l'histoire d'une reconstruction ; j'ai le sentiment que mon texte est plein d'espoir mais la réception se fait selon la sensibilité de chaque lecteur.

SLG : Si votre livre est surtout lu par les prescripteurs, les enseignants et les jeunes, vous aurez l'impression de manquer l'autre moitié de votre public ?
ALB : J'ai reçu beaucoup plus d'échos de la part d'adultes que d'adolescents et les retours ont été très variables ! Alors que certains ont pensé que L'Autre moitié de moi-même s'inscrit dans la continuité logique des ouvrages précédents, beaucoup ont été déconcertés ou déroutés par la nouvelle direction qu'a pris mon travail.

SLG : Votre roman décrit un cheminement plutôt optimiste qui construit un avenir ouvert.
ALB : J'avais besoin d'écrire une fin optimiste pour sortir de ce gouffre dans lequel j'étais tombée. Mon rapport à ce livre est plutôt changeant, il évolue en fonction des réactions de mes lecteurs ; parfois je me demande si j'ai eu raison de mener cette entreprise à terme !

SLG: Aujourd’hui après l'écriture et la publication de ce livre, avez-vous de nouveaux projets ? Avez-vous réussi à vous détacher de ce roman ?
ALB : J'ai refusé de me lancer dans un nouvel écrit jusqu'à la parution du roman car j'avais tout à la fois peur et hâte de me remettre au travail. Ce livre a généré peu de demandes de rencontre et d'interventions à sa sortie. Désormais, j'ai laissé le champ des possibles ouvert pour que quelque chose de nouveau survienne. Pour ne plus me retrouver dans cet effroi du vide, je travaille sur plusieurs manuscrits simultanément. Heureusement, je suis libre de tout contrat avec un éditeur. Je proposerai mon prochain projet indifféremment en adulte ou en jeunesse. Il n'est pas exclu que j'écrive un livre de cuisine ou des chansons !
Mon regard sur ce que j'écris a évolué, il a perdu de sa naïveté et de son innocence.  J'ai repris goût à l’écriture, et à développer une démarche artistique. Même si être auteur fait partie de mon identité, je suis assez lucide pour penser que je n'écrirais probablement pas toute ma vie. Peut-être que quitter l’enfance m’impose d’abandonner la littérature jeunesse.

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Bibliographie d’Anne-Laure Bondoux


Littérature générale :
·         Le Temps des miracles, Bayard, 2009.
·         L'Autre Moitié de Moi-Même, Bayard, 2011.

Romans pour adolescents :
·         Le Destin de Linus Hoppe, Bayard Jeunesse, « Estampille », 2001, Prix RTL – Mon Quotidien.
·         La Seconde Vie de Linus Hoppe, Bayard Jeunesse, « Estampille », 2002.
·         Les Larmes de l'assassin, Bayard Jeunesse, « MilléZime », 2003, Primé plus de vingt fois et notamment le Prix Sorcières 2004, le Prix France-Télévisions et le Prix Prix Sésame de Saint-Paul-Trois-Châteaux.
·         La Tribu (Le Peuple des rats), Bayard Jeunesse, « Estampille », 2004.
·         La Vie comme elle vient, L’école des Loisirs, « Médium », 2004, 2ème Prix des Lycéens Allemands 2005.
·         La Princetta et le Capitaine, Hachette Jeunesse, 2004, Prix des lecteurs du journal de Mickey 2004.
·         Pépites, Bayard Jeunesse, « MilléZime », 2005, Prix Ado des Bibliothèques pour Tous 2005.
·         Le Temps des miracles, Bayard Jeunesse, « MilléZime », 2009, Plus d’une dizaine de récompenses et notamment le Prix TamTam Je Bouquine.

Romans illustrés pour les plus jeunes :
·         Noémie superstar, Syros Jeunesse, « Mini Syros », 1999.
·         Qu'est-ce que tu vas faire de toi ?, Nathan, 2000.
·         Mon amie d'Amérique, Bayard Poche, « J’aime Lire », 2002.
·         Voilà comment je suis devenu un héros !, Syros Jeunesse, « Mini Syros », 2002.
·         Les Bottes de Grand-Chemin, Bayard Poche, « J’aime Lire », 2004.
·         Le Prince Nino à la maternouille, Bayard Poche, « Les Belles Histoires », 2003.
·         Le Croquemitaine, Bayard Poche, « Mes Premiers J’aime Lire », 2005.




[1] L’Autre Moitié de moi-même, Bayard, 2011, p. 100.
[2] La mère d’Anne-Laure Bondoux taisait jusqu’alors un épisode traumatisant de sa vie.
[3]  Publié simultanément en littérature générale et adolescente chez Bayard, 2009.
[4] p. 85.
[5] p. 8.                     
[6] Avec notamment la référence à Marguerite Duras.

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