Lors de son stage sur "la littérature destinée
aux jeunes adultes, une littérature passerelle ?", les 17-18-19
octobre 2012, Lecture Jeunesse recevait Anne-Laure Bondoux. Bien sûr, nous
avons discuté de L'Autre moitié de moi-même (Bayard, 2011).
Ancienne journaliste et auteur de
romans pour la jeunesse récompensés en France et à l’étranger, Anne-Laure
Bondoux a souhaité, avec ce roman, franchir la frontière qui la séparait
de la littérature générale. Ce récit autobiographique témoigne d'une crise
existentielle et littéraire. Rappelons ce que l'auteur en disait en
janvier 2012, quelques semaines après sa publication.
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Sonia
de Leusse-Le Guillou : L'autre moitié de moi-même est votre premier
livre en littérature « générale » – vous espérez même qu'il vous
servira de « passeport » vers la littérature « adulte »[1].
Pourquoi cette volonté d'écrire pour les adultes alors que vous êtes très primée
en littérature jeunesse ? Qu’est-ce qui vous manque dans ce lectorat ?
ALB : Ce roman découle d'une crise à la
fois existentielle et professionnelle. Cette absence est le moteur de toutes
mes actions et notamment de l'écriture : j'ai commencé à écrire car je
ressentais un manque en moi que je voulais combler. J'ai trouvé un début de
piste en déterrant cette Autre moitié de moi-même au jour.
SLG :
Ressentiez-vous cette frustration lors de vos premiers ouvrages ?
ALB : Écrire ce roman m'a permis de
comprendre pourquoi j'ai d'abord trouvé ma place en littérature jeunesse :
mon écriture est liée à cette part d'enfance dans laquelle j'étais restée
engluée à la fois sur le plan de l'affectif et de l'imaginaire. Les codes de la
littérature jeunesse m'ont convenu pendant un moment, mais mon travail est à
présent en évolution ; je ne souhaite pas dénigrer mes œuvres pour les
jeunes mais j'ai besoin de m'en libérer, sous peine de me scléroser.
SLG :
Pourquoi revenir ainsi sur votre parcours d'enfant, d'adolescente et
d'écrivain ? Le fait d'avoir écrit
auparavant des romans jeunesse vous a-t-il aidée ?
ALB : À la lumière des révélations de ma
mère[2],
une exploration de mes propres souvenirs m'a paru nécessaire. Tout ce qui
semblait constituer mon enfance et mon adolescence a pris une teinte étrange,
inattendue. Je pensais ma jeunesse parfaite et heureuse. Au final, j’ai
apprécié qu’elle ait sa part d’ombre. Elle est ainsi devenue plus humaine, avec
de la chair, des viscères, du sang, du vivant... Mes parents sont redevenus
humains à mes yeux : ils ont ainsi remplacé les personnages chimériques
qu'ils incarnaient dans la fiction d'enfance que je m'étais inventée.
SLG : Après la lecture de L’Autre Moitié de moi-même, on comprend
encore mieux le dénouement du Temps des miracles[3]
lorsque le personnage lève le voile sur les mensonges dont il a été bercé. Qu'est-ce
qui vous a motivée à écrire votre histoire sous une autre forme alors qu’elle
apparaît en filigrane dans le récit de Blaise Fortune ?
ALB : L'histoire du Temps des miracles
est faite de vérité et de mensonges ; elle est fondée sur une idée que
je mûrissais depuis longtemps : créer le personnage d'une mère qui parle à
son fils pour lui réinventer son enfance en lui racontant une fiction qui se
superpose à ce qui s'est véritablement produit. Lorsque j'ai découvert la
vérité et pris conscience qu'une part de fiction avait remplacé la réalité de
ma jeunesse, j'ai été extrêmement troublée, mais j'étais trop avancée dans
l'écriture de mon livre pour reculer. Je me suis alors emparée de ce que je
venais de découvrir pour éclairer certaines scènes : à la fin du roman,
j'ai prêté mes propres répliques au personnage principal, Blaise, qui vient
d'apprendre la vérité sur sa famille. Sa volonté de « raconter son
histoire dans l'ordre », son trouble, ce sentiment très confus entre
rébellion et colère sont des émotions qui m'ont traversée. Cependant, je savais
que je manquais de recul et que je devrais revenir sur ces révélations. Mais
c'est alors que les choses se sont précipitées : en panne de création, je
n'arrivais plus à écrire. Pour mettre de la distance envers ce que j'avais
appris, j'ai commencé à écrire l'histoire de ma mère et de ma grand-mère dans
ce qui est devenu la première version de L'Autre moitié de moi-même. Ce
premier jet n'était pas destiné à être publié ; il découlait surtout d'une
urgence d'écrire et d'une nécessité de comprendre ce qui m'arrivait.
SLG :
Vous prêtez ces propos à votre mère : « quand on a quelque chose à
dire, on l'écrit[4] ».
Selon vous, il n'y a pas moyen de faire autrement ?
ALB : J'espère que si ! Mais il est
vrai que j'écris autant pour moi que pour mes lecteurs. Je pense que mon roman
a un statut ambigu car il mêle de manière indistincte l'aspect thérapeutique à
la dimension artistique. Cette alliance
peut être intéressante mais j'aimerais réussir à les harmoniser autrement. Il
est d'ailleurs possible que cet équilibre passe par de nouvelles tentatives
artistiques : j'éprouve parfois l'impression que la transcription verbale
de l’émotion est limitée et qu'elle pourrait s'exprimer à travers d’autres
expériences artistiques.
SLG :
Votre roman a un statut ambigu, mais surtout hybride ; vous proposez
certes un pacte autobiographique au lecteur, mais vous parlez également de
faire un « portrait de l'écrivain en maillot de bain[5] »,
qui serait de l'ordre de l'instantané. Vous utilisez à dessein le terme flou de
« récit autobiographique ». Comment qualifier le genre de ce livre
entre autobiographie et autofiction ?
ALB : Pour moi, la question du genre ne
revêt pas une importance capitale. Cependant, je savais qu'elle allait être
posée en littérature générale et qu'il me faudrait lui apporter une réponse. Ce
texte a un but précis : je veux qu'il m'aide à nommer l'indéfinissable et
l'innommable. Cependant, je manque encore beaucoup d'assurance.
J'ai
écrit le prologue juste après avoir achevé la rédaction de la première version
du manuscrit, en janvier 2011, sans aucune idée de ce qu'il allait devenir.
Néanmoins, je l'ai adressé « aux lecteurs » sans plus de précision
car je ne voulais pas éliminer les jeunes de mon lectorat. En revanche, lors de
la réécriture, je me posais sans cesse la question de savoir qui ce texte
allait toucher. C'est cette hésitation qui fait de ce roman un objet hybride.
J'ai conscience que le début du livre est davantage destiné aux adultes[6]
mais j'ai également voulu multiplier les « portes d'entrée » pour les
adolescents (par exemple, lorsque j'écris « portrait de l'écrivain en
maillot de bain »). J'avais l'habitude de penser aux jeunes lors de mes
précédents ouvrages, j'ai donc continué par automatisme à vouloir les inclure
dans ce roman. Mon livre est imprégné des expériences que j'ai eues lors d’invitations
dans des classes ; il s'agit d'une lettre ouverte à ces adolescents que je
rencontre depuis plus de dix ans.
SLG:
Peut-on trouver un écho entre la crise que vous traversez et la crise
d'adolescence ?
ALB : C'est en effet par cet angle
d'approche que mon roman a été présenté en tant que « projet
éditorial » auprès des libraires. J’ai reçu quelques courriers de la part
d'adolescents, notamment une jeune fille qui a lu mon livre « cul
sec » (je la cite !) et qui affirme avoir été bouleversée. Pour moi,
c'est l'histoire d'une reconstruction ; j'ai le sentiment que mon texte
est plein d'espoir mais la réception se fait selon la sensibilité de chaque
lecteur.
SLG :
Si votre livre est surtout lu par les prescripteurs, les enseignants et les
jeunes, vous aurez l'impression de manquer l'autre moitié de votre
public ?
ALB : J'ai reçu beaucoup plus d'échos de
la part d'adultes que d'adolescents et les retours ont été très
variables ! Alors que certains ont pensé que L'Autre moitié de moi-même
s'inscrit dans la continuité logique des ouvrages précédents, beaucoup ont
été déconcertés ou déroutés par la nouvelle direction qu'a pris mon travail.
SLG :
Votre roman décrit un cheminement plutôt optimiste qui construit un avenir
ouvert.
ALB : J'avais besoin d'écrire une fin
optimiste pour sortir de ce gouffre dans lequel j'étais tombée. Mon rapport à
ce livre est plutôt changeant, il évolue en fonction des réactions de mes
lecteurs ; parfois je me demande si j'ai eu raison de mener cette
entreprise à terme !
SLG:
Aujourd’hui après l'écriture et la publication de ce livre, avez-vous de
nouveaux projets ? Avez-vous réussi à vous détacher de ce roman ?
ALB : J'ai refusé de me lancer dans un nouvel
écrit jusqu'à la parution du roman car j'avais tout à la fois peur et hâte de
me remettre au travail. Ce livre a généré peu de demandes de rencontre et
d'interventions à sa sortie. Désormais, j'ai laissé le champ des possibles
ouvert pour que quelque chose de nouveau survienne. Pour ne plus me retrouver
dans cet effroi du vide, je travaille sur plusieurs manuscrits simultanément.
Heureusement, je suis libre de tout contrat avec un éditeur. Je proposerai mon
prochain projet indifféremment en adulte ou en jeunesse. Il n'est pas exclu que
j'écrive un livre de cuisine ou des chansons !
Mon
regard sur ce que j'écris a évolué, il a perdu de sa naïveté et de son
innocence. J'ai repris goût à
l’écriture, et à développer une démarche artistique. Même si être auteur fait
partie de mon identité, je suis assez lucide pour penser que je n'écrirais probablement
pas toute ma vie. Peut-être que quitter l’enfance m’impose d’abandonner la
littérature jeunesse.
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Bibliographie d’Anne-Laure Bondoux
Littérature générale :
·
Le Temps des miracles,
Bayard, 2009.
·
L'Autre Moitié de Moi-Même, Bayard, 2011.
Romans pour adolescents :
·
Le Destin de Linus Hoppe, Bayard
Jeunesse, « Estampille », 2001, Prix RTL – Mon Quotidien.
·
La Seconde Vie de Linus Hoppe, Bayard
Jeunesse, « Estampille », 2002.
·
Les Larmes de l'assassin, Bayard Jeunesse, « MilléZime », 2003,
Primé plus de vingt fois et notamment le Prix Sorcières 2004, le Prix
France-Télévisions et le Prix Prix Sésame de
Saint-Paul-Trois-Châteaux.
·
La Tribu (Le Peuple des rats),
Bayard Jeunesse, « Estampille », 2004.
·
La Vie comme elle vient, L’école des Loisirs, « Médium », 2004, 2ème Prix des Lycéens Allemands 2005.
·
La Princetta et le Capitaine,
Hachette Jeunesse, 2004, Prix des lecteurs du journal de
Mickey 2004.
·
Pépites, Bayard Jeunesse,
« MilléZime », 2005, Prix Ado des Bibliothèques pour
Tous 2005.
·
Le Temps des miracles,
Bayard Jeunesse, « MilléZime », 2009, Plus d’une dizaine de
récompenses et notamment le Prix TamTam Je Bouquine.
Romans illustrés pour les plus
jeunes :
·
Noémie superstar, Syros Jeunesse, « Mini
Syros », 1999.
·
Qu'est-ce que tu vas faire de
toi ?, Nathan,
2000.
·
Mon amie d'Amérique, Bayard Poche, « J’aime Lire »,
2002.
·
Voilà comment je suis devenu un
héros !, Syros
Jeunesse, « Mini Syros », 2002.
·
Les Bottes de Grand-Chemin, Bayard Poche, « J’aime
Lire », 2004.
·
Le Prince Nino à la maternouille, Bayard Poche, « Les Belles
Histoires », 2003.
·
Le Croquemitaine, Bayard Poche, « Mes Premiers
J’aime Lire », 2005.

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