10 sept. 2014

Nous recherchons 2 stagiaires

Nous recherchons 2 stagiaires pour 2 missions différentes

STAGE 1
Convention de stage obligatoire
Durée : 2 mois

Début de stage : Dès que possible

Missions :
Mise à jour du thésaurus des critiques de la revue Lecture Jeune et création de nouvelles catégories à partir des mots clés existants
Création d’un thésaurus et indexation des articles des dossiers de la revue
Propositions pour une arborescence à partir des catégories de mots clés   

Profil : documentaliste ayant un intérêt pour la littérature jeunesse et/ou les sciences humaines ; bibliothécaire.

Lieu d'activité (ville et département) : Paris 10e
Durée hebdomadaire de travail : 35h


STAGE 2
Convention de stage obligatoire
Durée : 3 à 6 mois

Début de stage : à partir du mois d’octobre

Missions :
Suivi de l’actualité éditoriale jeunesse, commande d’ouvrages en service de presse, traitement des ouvrages (enregistrement, rangement…)
Collaboration à la revue Lecture Jeune (relecture, mise en forme, recherche iconographique, recherche d’informations, gestion des index …)
Collaboration au lancement du site internet
Indexation d’ouvrages et d’articles dans une base de données
Participation au comité de lecture

Profil :
Connaissance de la littérature de jeunesse
Autonomie, rigueur, capacités d’organisation, qualités relationnelles
Compétences rédactionnelles indispensables

Lieu d'activité (ville et département) : Paris 10e
Durée hebdomadaire de travail : 4 jours par semaine
Stage rémunéré au prorata horaire sur la base de 436,05 €

CONTACT
Merci d’envoyer lettre + CV (en précisant pour quel stage vous postulez) par mail uniquement à :
Stage 1 : sonia.deleusse@lecturejeunesse.com
Stage 2 : marieke.mille@lecturejeunesse.com

Informations complémentaires sur la structure 
Domaine d'activité : Culture
Structure : Association loi de 1901

Activités de l’association LECTURE JEUNESSE
Activités de l’association LECTURE JEUNESSE
Carrefour d’informations et d’échanges, Lecture Jeunesse agit depuis 1974 en faveur de la lecture des adolescents et jeunes adultes, pour les aider à construire leur personnalité, favoriser l'accès au livre pour tous et prévenir l'illettrisme. L'association poursuit des recherches sur les pratiques culturelles des jeunes, les collections de livres ou les politiques qui leur sont destinées. Elle les diffuse via des publications et formations pour toute personne en lien avec des adolescents. Ses pôles d’activité :
1. Centre de ressources et de recherche: publication de 'Lecture Jeune', revue trimestrielle d’articles de réflexion et de critiques d’ouvrages; veille documentaire et articles publiés sur blog et site internet; organisation de colloques, rencontres d'auteurs, éditeurs.
2. Formation professionnelle à Paris et en région.
3. Travail de terrain : comités de lecture adolescents; missions de conseil (prix littéraire, gestion de conflit, projet pour adolescents). 

27 août 2014

Focus sur la Littérature Ado # 19 Tibo Bérard (« Exprim’ », Sarbacane, 2013).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui revient sur la Littérature Ado, nous prolongeons la réflexion sur Internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.



Entretien avec Tibo Bérard

Juin 2013





Sonia de Leusse-Le Guillou : Pourquoi avoir dès le début orienté vos recherches vers des artistes appartenant davantage à l'univers musical qu'à la littérature ?
Tibo Bérard : Après avoir été journaliste j'ai fait la connaissance de Frédéric Lavabre et Emmanuelle Beulque. Nous avions des idées communes, or ils voulaient monter une collection. De notre point de vue, la littérature jeunesse portait trop peu d'attention au style. Aussi sentions-nous qu'il y avait un fort potentiel dans ce projet. Il nous manquait cependant un auteur... C'est en écoutant  le morceau du groupe de rap Sniper[1]Eldorado[2], une sorte de narration avec de nombreux marqueurs langagiers, que m'est venue l'idée d'appeler Desh musique, le label du groupe, pour savoir si l'un des artistes n'avait pas un manuscrit à proposer. Sous l'impulsion de ce morceau, j'ai également fait des démarches vers quelques autres rappeurs. A ma grande surprise, le manager de Desh m'a écouté quand je lui ai expliqué que je créais une collection très axée sur le langage et la musicalité de la langue. Sniper n'avait pas de roman mais Insa Sané[3], un autre artiste, avait confié à son producteur un manuscrit dans l'espoir qu'il l'aide à trouver un éditeur. Le manager a cru que j'étais un ami d'Insa Sané qui faisait une blague téléphonique en prétendant être un éditeur qui publierait son texte. Pour ma part,  dès que j'ai reçu le manuscrit, je savais que j'avais dans les mains ce que je voulais... en mieux ! C'était Sarcelles-Dakar[4]. Or nous avions aussi l'idée de romans qui joueraient avec le conte.

SLG: Certes, vous avez eu de la chance, mais c'était une démarche marginale et vraiment culottée.
TB : C'est vrai. Je n'en reviens pas d'avoir osé et d'avoir été pris au sérieux si facilement...

SLG : Au départ, votre travail ne ressemblait en rien à celui d'un éditeur classique qui cherche des textes : vos repérages étaient tournés vers la musique bien plus que vers la littérature. 
TB : Effectivement, je passais du temps sur MySpace, car j'y retrouvais des formes variées : cinéma, musique, écriture, manuscrits en ligne. Non seulement je n'avais pas de réseau d'auteurs mais j'avais l'intuition que je pourrais en dénicher de nouveaux sur ce type de plateformes, qui, à mon avis, jouent le rôle des anciennes revues de littérature. Ce sont d'éventuels lieux de découvertes de talents littéraires ou artistiques. Souvent, les textes qui y sont postés sont imprégnés par la musique. C'est sur l'une d'entre elles que j'ai découvert Edgar Sekloka[5]. J'ai repéré Antoine Dole[6] sur MySpace, Hamid Jemai[7] sur un blog dédié au slam qui proposait les premières pages de son roman en libre accès. Ces artistes voulaient également faire une incursion du côté de l'écriture sans pour autant être nécessairement édités. Pour eux, cet univers était une nébuleuse. Ils m'ont donc accueilli avec une certaine réserve au début. La suspicion était telle qu'Edgar Sekloka m'a même avoué avoir cru que j'étais a la recherche d'un auteur noir de plus pour promouvoir la maison d'édition... Ils étaient étonnés que je les contacte pour lire leur manuscrit en entier. C'est après, seulement, à la deuxième version du texte, que je propose un contrat. 

SLG : Continuez-vous vos explorations des sites musicaux pour éditer des textes inattendus ?
TB : Depuis le succès du Monde de Charlie[8] et de La drôle de vie de Bibow Bradley[9]d’Axl Cendres[10], je reçois de plus en plus de manuscrits. J'en lis 30 à 40 pages au moins. Avant, aucun ne correspondait à la collection. Comme elle a désormais plus de visibilité, certains manuscrits pourraient lui correspondre. Cet aspect du travail me prend de plus en plus de temps. Je continue à être attentif à la blogosphère qui me déçoit cependant, mis à part Rolland Auda[11], par exemple, que j'ai trouvé de cette façon.

SLG : Quel rapport ces artistes musicaux entretiennent-ils avec leur manuscrit ?
TB : Le roman est leur grande aventure. Les textes courts sont des sortes d' "ego trips", moins architecturés, tandis qu'un récit leur demande beaucoup plus d'investissement, d'énergie. Ils sont souvent très émus quand ils reçoivent les premiers exemplaires. Même pour ceux qui avaient déjà une certaine notoriété dans leur domaine, comme Insa Sané ou Hamid Jemai, par exemple, la publication de leur manuscrit reste une forme de consécration. Ainsi pour Boris Lanneau[12], qui a une carrière reconnue de rappeur sous le pseudonyme de L'Inconscient, la parution de Sur la tête de l'amour[13] a été une étape importante.

SLG : Leur conception de l'écriture est-elle particulière ?
TB : Tous savent très bien travailler : pour eux, le texte est une matière première qu'ils acceptent de remodeler. Aucun de leurs écrits n'est "chasse gardée", intouchable par l'éditeur. La collaboration fait partie de leur façon d'envisager un projet, comme lors de la création d'un album avec une production, par exemple. En France, nous sommes restés sur une conception très étroite de la création littéraire et circonscrite dans le temps : nous considérons le roman comme le texte sacré de l'auteur. Or cette façon de voir est liée au XIXe siècle. Chez Sarbacane, nous  envisageons la création d'une toute autre manière, avec une part de travail en commun. Ainsi, notre graphiste lit tous les livres que nous publions afin de proposer sa propre vision des textes en couverture.

SLG : Quel rôle attribuez-vous à la playlist au début de chaque ouvrage ?
TB: Cette liste de morceaux est une façon de montrer que le livre est un passage vers d'autres univers artistiques. J'ai également voulu ajouter une booklist à la fin. Mais cela ne s'est pas fait. Dans Le Dévastateur[14], l'auteur propose une "toile de fond", sa filmographie en lien avec le roman. Insa Sane écrit en musique : chaque chapitre correspond à un morceau. Dadoun[15] recompose une bande-son a posteriori. D'une manière ou d'une autre, elle a du sens pour tous.

SLG: Quels auteurs pourriez-vous citer dont l'influence musicale vous semble marquer le plus fortement les textes ?
TB : Il me semble que le style d'Antoine Dole a l'énergie du punk, il écrit avec "l'oreille intelligente" et crée ainsi des effets très puissants liés à la musique. Il y a aussi Rolland Auda, bien sûr, dont le but est de signer un chapitre qui serait comme une grande onomatopée, une sorte de... bouillie sonore ! Dans Le Dévastateur, il avait tenté d'extraire la matière de chaque son. Sa langue a été jugée trop... dévastatrice et bruyante par certains lecteurs, qui n'ont pas su suivre. On retrouve cette exploitation rythmique et sonore du langage dans son dernier roman, L'Equipée volage[17]. Quant à Boris Lanneau, il aborde carrément l'écriture comme une partition. La musique est bien le point commun à tous ces auteurs. Elle "saute aux oreilles", elle est le style.

SLG : Au-delà des assonances, des jeux rythmiques dans les textes, même les noms des auteurs jouent avec les lettres et/ou les sons.
TB : Oui, Antoine Dole avait pour surnom I-Dole, mêlant l'idée de la douleur à celle du piédestal. Axl Cendres, Boris Lanneau... tous ont eu un pseudonyme ou écrivent sous un faux nom.

SLG : Est-ce qu'il n y a pas, derrière ces choix, un besoin de rapport immédiat et direct au monde, une sorte de violence de l'urgence ?
TB : Oui, c'est exact. Cela se retrouve aussi dans le choix des titres (en équilibre entre les souhaits des artistes et une volonté éditoriale). Les propositions de titres que je fais vont dans le sens de l'ellipse, pour des accroches courtes et percutantes, La mort j’adore[18]Gadji[19]Bras de fer[20]Frangine[21]... Nous jouons en général sur les contractions, les inversions, moins les anglicismes, maintenant pour maintenir la langue française.

SLG : La collection repose-t-elle toujours sur ce lien étroit avec la musique ? 
TB : La musicalité de la langue était à l'origine une des composantes d'Exprim'. Si cela perdure, la collection s'est cependant ouverte davantage au cinéma et aux séries.

SLG : Exploitez-vous, dans la diffusion ou la promotion des textes, cette appartenance musicale des auteurs ?
TB : En réalité, assez peu : il manque un maillon de la chaîne pour rendre réalisable des événements atypiques. Si Insa Sané a fait des lectures dans un bar rock, c'était grâce à Fabrice Beauman, librairie chez Decitre, à Lyon, par exemple. C'est-à-dire que ce type de possibilités est lié à des personnes mais n'a rien de systématique.

SLG : Pourquoi votre site Internet ne permet-il pas l'écoute de playlists ou ne renvoie-t-il vers aucun site de musique ?
TB : Effectivement, le site n'est pas adapté. Nous sommes une petite maison qui ne peut pas offrir ces possibilités techniques, malgré son essor considérable depuis la rentrée 2012.

SLG : Plus largement, avez-vous des projets de livres enrichis ?
TB : Même si nous lançons un nouveau site à l'automne 2013, nous ne sommes pas pressés d'élaborer des projets numériques. Il nous faudrait une proposition clé en main avec référencement et diffusion pour que cela soit vraiment intéressant pour nous. Je préfère me concentrer sur mes prochaines  parutions, notamment celle d'un nouvel auteur que je publie, Thomas Carreras, qui n'a pas plus de 18 ans. Mais croyez-moi, il a déjà un talent fou ! 




[1] Composé de Tunisiano (Bachir Baccour), Aketo (Ryad Selmi) et anciennement Blacko (Karl Appela) et DJ Boudj, Sniper est un groupe de rap français originaire de Deuil-la-Barre (95), célèbre pour des albums tels que Du rire aux larmes (2001), Gravé dans la roche (2003) ou Trait pour trait (2006).
[2] « Eldorado » est un titre de Sniper avec Faada Freddy du groupe Daara J, paru sur leur album Trait pour trait en 2006 (Desh Label).
[3] Insa Sané est un auteur, slameur, rappeur et comédien sénégalais, auteur notamment de Sarcelles-Dakar (Sarbacane, 2006) ou de Daddy est mort (Sarbacane, 2010).
[4] Sarcelles-Dakar, titre d’Insa Sané paru en 2006 chez Sarbacane, collection « Exprim’ ».
[5] Slameur et auteur d’origine camerounaise et béninoise, Edgar Sekloka a suivi un parcours en art du spectacle avant d’être édité chez « Exprim’ » avec Coffee (2008).
[6] Ecrivain et scénariste français, Antoine Dole a publié entre autres Je reviens de mourir (Sarbacane, 2008) et Laisse brûler (Sarbacane 2010).
[7] Hamid Jemaï est un musicien français (rock, puis reggae, hip-hop, slam) est l’auteur, chez sarbacane, de Dans la peau d’un Youv (2007) et 2 jours pour faire des thunes (2011).
[8] Le Monde de Charlie (The Perks of being a Wallflower) est un roman autobiographique de Stephen Chbosky, paru en France originellement sous le titre Pas raccord, en 2008, chez « Exprim’ ». L’auteur a lui-même adapté son œuvre au cinéma en 2012 (sorti en France en 2013).
[9] La drôle de vie de Bibow Bradley d’Axl Cendres est paru en 2012 chez Sarbacane, dans la collection « Exprim’ ».
[10] Axl Cendres est un auteur français, d’abord rédactrice sur des blog, qui se tourne ensuite vers l’écriture romanesque avec Aimez-moi maintenant (Sarbacane, « Exprim’ », 2008).
[11] Rolland Auda est professeur de philosophie et musicien, batteur du groupe Famoos Groove, et a publié Gringo Shaman chez « Exprim’ » en 2008.
[12] Boris Lanneau, plus connu sous le pseudonyme L’Inconscient, est un rappeur de Poitiers.
[13] Sur la tête de l’amour de Boris Lanneau est paru aux éditions Sarbacane en mars 2013.
[14] Le Dévastateur est un roman de Rolland Auda, publié en 2011 aux éditions Sarbacane (« Exprim’ »).
[15] Après des études de philosophie, Emanuel Dadoun se consacre à l’écriture avec Lazarus (« Exprim’ noir », 2010) et Microphobie (« Exprim’ noir », 2012).
[16] Martine Pouchain est un écrivain français avec une riche bibliographie, de Meurtre à la Cathédrale en 2000 (Gallimard) à Traverser la nuit en 2012 (Sarbacane, « Exprim’ »).
[17] L’équipée volage est un roman de Rolland Auda paru en janvier 2013 chez « Exprim’ ».
[18] La mort, j’adore !, d’Alexis Brocas, est une saga parue en 2009 (tome 1), 2010 (tome 2 : L’enfer n’est pas si loin), et 2011 (tome 3 : Arrêtez le massacre !).
[19] Gadji est un roman de Lucie Land paru en 2008 chez « Exprim’ ».
[20] Bras de fer est un titre de Jérôme Bourgine (« Exprim’ », 2012).
[21] Frangine, de Marion Brunet, est paru en 2013 chez « Exprim’ ».

26 août 2014

Focus sur la Littérature Ado # 17-18 - Entretien avec Sylvie Gracia (« DoAdo », Le Rouergue, 2014 et 2002) – version longue.



En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui revient sur la Littérature Ado, nous prolongeons la réflexion sur Internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.



Entretien avec Sylvie Gracia 

Propos recueillis par Sonia De Leusse-Le Guillou et mis en forme par Cécile Watremez





Sonia de Leusse-Le Guillou : DoAdo a été créée en 1998 avec ce qui devait être un scénario de film, Cité Nique- le-ciel, de Guillaume Guéraud, qui a donné le ton de la collection. 15 ans après, quel est votre regard sur la genèse de cette aventure éditoriale ?


Sylvie Gracia : Je n'étais pas là à l'origine de la collection. A cette époque, je travaillais déjà au Rouergue, mais je montais La Brune, une collection de littérature adulte. DoAdo a existé pour accueillir ce texte de Guillaume Guéraud qui avait vraiment plu à Olivier Douzou et Danielle Dastugue, la directrice du Rouergue. Les deux premières années, il n'y avait que les textes de ce nouvel auteur puis deux ou trois manuscrits sont arrivés, dont un que j’ai apporté car je l’avais reçu en adulte. Quand Olivier Douzou a quitté le Rouergue, Danielle Dastugue m’a demandé de reprendre la collection dont le catalogue comptait environ 7 ou 8 titres. Elle s'était en revanche déjà fait remarquer car Guillaume Guéraud a suscité des polémiques autour de lui : on l'encensait ou on le détestait.  En 2001, quand je suis arrivée, il fallait développer la collection sur ce socle très solide, mais avec peu de livres. Pour ma part, je ne connaissais pas la littérature ado – sauf à travers les lectures de mes filles – j’ai donc fait le même travail éditorial qu'en littérature adulte.
 
SLG : Comment caractériseriez-vous la collection, à sa sortie ?
SG : Elle était très marquée d’emblée, mais il me semble qu'à l’époque, la littérature pour les adolescents était dans cette veine-là, spécifiquement pour les jeunes, avec une forte identification possible, un personnage adolescent face au monde contemporain, avec peut-être plus de spécificité encore au Rouergue, qui n'avait pas peur de publier des textes très forts, offensifs.

SLG : Ne pensez-vous pas que le positionnement de Guillaume Guéraud en jeunesse l’a fait remarquer bien plus que s’il n’avait été publié en littérature générale et lui a permis d'émerger en tant qu'auteur ?
SG : Oui, mais ses textes très courts (60 à 80 pages), vraiment marqués pour les adolescents, avec des thématiques dures, ne pouvaient pas être publiés en adulte. Cité Nique-le-ciel[1] figure parmi les premiers textes qui parlent de la crise des banlieues, en 1998, alors que ce sujet est devenu un marronnier aujourd'hui. Il traitait cette problématique de façon frontale, avec une écriture manichéenne et brutale. Pour nous, Guillaume Guéraud a ouvert les portes de la « littérature ado ».

SLG : Quel est votre regard 15 ans après ?
SG : Eh bien, la collection a beaucoup évolué ! Nous avons continué sur cette lancée : des manuscrits sont arrivés, des écrivains venaient vers nous parce que nous publiions Guillaume Guéraud. Certains auteurs en appellent un autre, ce qui est formidable pour un éditeur. Entre la fin des années 1990 et 2005, beaucoup de maisons d’édition se sont créées et ont lancé des collections pour ados. Du coup, vers 2005/2006, Danielle Dastugue et moi-même nous sommes dit qu'il fallait faire évoluer la collection en même temps que ce grand mouvement de la littérature pour ados.

SLG : L'impulsion et l'envie de diversifier la collection vous sont venues du souffle nouveau que vous sentiez à l'extérieur...
SG : En tant qu’éditeurs, nous voulions explorer d'autres voies, plus narratives, par exemple. Comme j'ai travaillé pour des publications adulte et jeunesse en parallèle, j'ai un double regard, or, je vois des similitudes. Lorsque nous avons créé la collection La Brune, la mode de l’autofiction, battait son plein. Eh bien, celle du récit frontal pour adolescent était dans la même lignée. Aujourd’hui, cette mouvance est retombée, et  les jeunes auteurs proposent des textes plus narratifs, en littérature jeunesse comme en littérature générale. La littérature reflète un état d’esprit : au Rouergue, nous sommes quasiment sortis de l’écriture intimiste et des récits à « problèmes ». En témoignent Alex Cousseau, par exemple, Hélène Vignal, qui s'en éloigne aussi. Nous sommes passés à une autre étape, en élargissant le territoire, en ouvrant  le champ.

SLG : N’avez-vous jamais eu de difficulté pour orienter un titre entre la littérature pour adolescents et la littérature pour adultes ?
SG : Si, récemment, nous avions des doutes pour positionner Le cœur des louves[2]. Stéphane Servant,
l'auteur, hésitait lui aussi. Alors nous avons demandé des avis et en avons conclu que c’était un roman pour grands adolescents, que même des grands-mères pouvaient lire ! Mais nous savions que ce texte avait plus de chance de se faire repérer en jeunesse qu’en littérature adulte. Effectivement, il a bénéficié d'un excellent accueil d'une presse généraliste qu'il n'aurait peut-être pas eue en littérature adulte. Avec ses 450 pages, c'est, un de nos livres le plus « trans-âge ».

SLG : Mais il vous paraissait évident que les textes de Guillaume Guéraud, par exemple, ne pouvaient pas être édités en littérature générale. Quels sont, pour vous, les critères qui vont orienter un livre vers une collection pour les adolescents ? Y a-t-il une spécificité de la littérature pour ce lectorat ?
SG : Je pense que la littérature pour les adolescents est un genre à part entière. Guéraud en est l'exemple type. Certains éditeurs, en France, ont su ouvrir ce genre à des auteurs qui savent s'adresser directement aux adolescents, se mettre à leur niveau, prendre en compte leur psychologie, car ils travaillent vraiment cette littérature et ses personnages.

SLG : Pouvez-vous nous citer quelques auteurs, piliers du genre ?
SG : Il est difficile de répondre. Mais je pourrais citer un auteur comme Hélène Vignal, qui semble transcrire quelque chose de l'adolescence dans le choix de ses thématiques et grâce à sa sensibilité. De même, le personnage de Maxime Ménard[3] est bien un adolescent réel que l'on pourrait voir devant nous : le tour de force d'Anne Percin est, en plus, de pouvoir écrire pour les adolescents aussi bien que pour les adultes. C'est un auteur à part entière dans les deux domaines, ce qui est assez exceptionnel. Comme elle est enseignante, elle connait la langue des adolescents d’aujourd’hui. Elle les entend parler, elle les observe et parvient à les saisir dans cette période de leur vie. Seuls les meilleurs y arrivent.

SLG: Anne Percin, qui écrit pour un double lectorat, publie également dans la collection La Brune. Qu’est-ce qui, dans ses textes, vous semble illustrer la différence entre la littérature pour les adolescents et celle pour les adultes ?
SG : Son deuxième roman adulte, Le premier été[4], raconte l’initiation sexuelle d’une jeune fille à l’âge de seize ans. La thématique correspondrait à un roman pour adolescents, sauf que l'auteur est en surplomb de cette expérience. C’est la narratrice de trente ans, qui revient vers la maison de ses grands-parents et se rappelle cet été-là, celui de sa première relation sexuelle. Le regard et la psychologie sont ceux d’une adulte sur son expérience d’adolescente. Anne Percin aurait pu écrire le même livre pour des jeunes mais son personnage aurait sans doute été immergé dans l’émotion frontale de l’expérience.

SLG : La distance critique du personnage, quelle que soit la voie narrative, marquerait une frontière entre littérature générale et jeunesse ?
SG : Je n’ai aucune certitude sur rien. J’ai une nièce de 16 ans qui passe d'un roman DoAdo à un livre de Stephen King, pourtant supposé être de la littérature pour adultes mais qui a du succès auprès des jeunes. Je vois seulement que la littérature pour les adolescents a beaucoup évolué en 10 ans, en passant de textes très intimistes relatant des problèmes d'une tranche d'âge à une ouverture immense : les éditeurs ne s’interdisent plus de publier des romans « historiques ». Nous venons de sortir une biographie de Billie Holiday[5] qui n'aurait pas vu le jour il y a 10 ans. Une fois lassés par la « littérature du je », la « littérature miroir », nous avons élargi l'offre. La littérature, c’est aussi ce déplacement dans  le temps, dans l’espace, dans « les vécus ». Elle nous fait vivre d'autres situations.

SLG : Elle doit ouvrir au monde, comme votre collection, apparue en 2006.
SG : Oui, c'était la vocation de DoAdo Monde dont nous avons finalement supprimé l’appellation qui nous a semblé inutile. En revanche, nous avons conservé DoAdo noir, parce qu'il s'agit de littérature de genre marquée et proche du polar, avec des intrigues. Le catalogue s'est alors ouvert aux traductions.

SLG : Renouer avec la narration serait en fait la constante, la ligne sous-jacente de l'évolution de DoAdo ces 10 dernières années ?
SG : Oui, j'exagère un peu mais à un moment, nous avons eu le sentiment de lire toujours le même texte, autour d'un « je suis », qui explique la diminution des parutions de littérature intimiste en littérature générale comme en littérature pour adolescents. 

SLG : Pourtant, la tendance qui se serait dessinée à la dernière foire de Bologne[6] marquerait  un retour vers le roman réaliste, après la vague des littératures de l'imaginaire.
SG : Je ne suis pas allée à Bologne mais je sens chez les auteurs, qu'ils ont envie d’autre chose. Nous allons créer une collection de fantasy à l’automne prochain.

SLG : C'est intéressant de constater que des collections de littérature de l'imaginaire, comme Castelmore vont désormais publier des romans plus réalistes qui vont revenir en force sur le marché, tandis que le Rouergue lance une collection de fantasy !
SG : Epik, notre future collection[7], ne portera pas la mention DoAdo car nous pensons qu'elle peut toucher également de jeunes adultes. Nous ouvrons donc un nouveau domaine, au sein du Rouergue jeunesse, mais avec une vocation « crossover ».
 
SLG : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce premier titre ?
SG : Ce sera une trilogie de Claire-Lise Marguier, dont nous avions publié le premier roman pour Le faire ou mourir[8], en DoAdo. Nous voulons travailler avec des auteurs français. Je ne sais pas si c'est notre époque qui pousse à ce recours à l'imaginaire... Vous dites que la tendance sera au réalisme ? Je pense qu'elle privilégiera des histoires, de l’imaginaire ou pourquoi pas,  l’exploration de temps imaginaires, passés ou contemporains. Les gens ont besoin en ce moment de s’évader, ce que l'on ressent aussi en littérature générale.
adolescents

SLG : DoAdo a eu une image de littérature « coup de poing », que vous revendiquez, avec des textes forts. Comment allez-vous orienter cette nouvelle collection ?
SG : Cela ne veut pas dire que nous serons moins offensifs. Nous revendiquons une littérature de qualité. Si nous nous lançons dans la fantasy avec une trilogie de plus de 1 000 pages de Claire-Lise Marguier, c'est qu'elle est vraiment écrite et inventive. La difficulté sera de trouver de bons textes de fantasy. 

SLG : Pensez-vous, ou souhaiteriez-vous avoir un rôle de « défense et illustration de la littérature pour adolescents en France  ? »
SG : (Rires) Non, nous ne revendiquons rien...

SLG : ... Sinon une exigence littéraire ?
SG : Oui, depuis le début, le Rouergue jeunesse est très attentif à la qualité littéraire : nous éditons de la littérature. Nous sommes aussi exigeants qu'en littérature pour adultes, tant sur la nouveauté, l'inventivité, la découverte que sur notre politique d’auteurs. Dès la création, la maison a voulu constituer un catalogue d’auteurs. Peu d'entre eux quittent le Rouergue : nous les suivons, les aidons à surmonter les impasses, nous les accompagnons dans leur trajectoire. Nous sommes une maison d’auteurs, ce qui peut avoir l'air évident mais qui est loin d'être le cas partout ! Une autre de nos spécificités, tient également au fait que trois éditeurs parmi nous sont aussi auteurs.

SLG : Allez-vous traduire davantage ou vous concentrer sur des auteurs français, qui rejoindront cette nouvelle collection, Epik ?
SG : Trouver des auteurs français de qualité dans ce domaine est assez compliqué. Nous lançons la collection avec des auteurs maison, ce qui correspond à notre politique : nous sommes plutôt réticents à l'idée de travailler sur des traductions et préférons entretenir une relation directe avec les auteurs. Par ailleurs, je ne vais pas à la foire de Bologne et ne suis pas les catalogues. Cependant, nous avons récemment découvert  par hasard un très bon manuscrit allemand que nous allons traduire. Il s'agit d'un auteur de littérature générale chez Actes Sud qui a écrit pour la jeunesse.

SLG : Comment voyez-vous votre place, par rapport aux autres éditeurs du secteur et comment pensez-vous être identifiés par les adolescents ?
SG : C'est difficile à dire, je ne sais pas si les adolescents repèrent vraiment les maisons d’édition... Nous travaillons surtout avec les prescripteurs. En appartenant au groupe Actes Sud, nous partageons la même logique de qualité, que d'autres éditeurs du marché peuvent avoir. La stimulation est bonne pour tout le monde : si vous êtes dans un marché où tous les acteurs publient des livres médiocres, ce n'est pas porteur pour vous : il faut se battre sur un certain niveau de qualité. Parfois, lorsque je vais au salon du livre et que je regarde les couvertures, je suis affligée...

SLG : Votre collection a été relookée autour de 2009.
SG : En effet, au début, les livres sortaient en petits formats, puis leurs couvertures ont été réalisées par Marion Bataille. Nous avons basculé vers des photographies en 2008/2009. La couverture d'un livre est un élément fondamental.

SLG : Les livres s’empilent sur les tables des libraires mais l'édition se porte mal. Ressentez-vous une crise du secteur ces dernières années ?
SG : Les chiffres du premier trimestre 2014 montrent que de nombreux secteurs de l'édition sont en baisse mais la jeunesse, au sens très large, se maintient quasiment. En revanche, la concurrence est bien plus importante qu'il y a 10 ans : l'offre a peut-être doublé mais la demande n’a pas explosé ! il nous faut donc beaucoup accompagner nos livres, surtout ceux sur lesquels nous misons, auprès des prescripteurs.

SLG : L'image du marché de l'édition pour adolescents semble être divisée entre une uniformisation de la production d’un côté, avec des best sellers au large public, et des titres en marge de cette production qui ne se préoccupent pas de leur lectorat et peinent à trouver une place. Comment voyez-vous le marché ?
SG : Dans cette concurrence, comment faire la différence si toutes les couvertures se ressemblent et qu’on a l’impression d’avoir le même livre et la même histoire à chaque fois ? C'est le mass market ; je ne suis même pas sûre que cela marche si bien. Quand les uns et les autres s’imitent, beaucoup se trompent or avec ces logiques, il faut écouler un certain nombre d’exemplaires pour être rentable. Je pense que c'est une conception de l’offre et de la demande : en tant qu'éditeur, je me place du côté de l’offre, et d'une certaine vision de la littérature que je souhaite offrir aux jeunes, d'une qualité que je veux maintenir. Le Rouergue peut donc publier un livre tout en sachant qu’il s'en vendra 1 000 exemplaires. Si nous estimons que le texte le mérite, nous le sortons sans nous poser la question des ventes. Nous maintenons un cap quelle que soit la tempête. Nous éditons ce que nous considérons être de bons livres, en réfléchissant aux couvertures, au papier et en travaillant avec l’auteur aussi longtemps que nécessaire.

SLG : A combien d'exemplaires en moyenne, vendez-vous un titre DoADo ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples pour avoir ordre de grandeur ?
SG : Comment (bien) rater ses vacances, d'Anne Percin s'est vendu à 40 000 exemplaires, ce qui est beaucoup, et l'ensemble de la série à plus de 65 000. Le faire mourir, un titre vraiment risqué et premier roman a quand même atteint 6 000 exemplaires ! Le garçon qui volait des avions[9], d'Elise Fontenaille, est autour de 16 000. Nous avons réimprimé plusieurs fois Je préfère qu’ils me croient mort[10], paru en 2011. Le Cœur des louves, de Stéphane Servant en est à 6 000 exemplaires. A ce nombre, auteur et éditeur se réjouissent. Il faut savoir qu'au Rouergue, la moitié du chiffre d’affaire provient du fonds, ce qui nous permet de prendre des risques sans être soumis à la tendance. En revanche, cela correspond à un travail avec les auteurs dans la durée : Bonheur fantôme[11], le premier livre d’Anne Percin que j’ai publié s'est vendu à 2 000 exemplaires. Il a fallu attendre quelques années pour le succès qu’elle rencontre maintenant. Western girl[12], comme Les trois vies d’Antoine Anarchasis[13] dans un genre très différent, se situent autour de 10 000 exemplaires. On ne peut donc pas dire que nous éditons des livres élitistes qui ne se vendent pas ! Il est 10 fois moins risqué de faire de la littérature pour adolescents que pour les adultes.
 
SLG : Pensez-vous que la littérature pour les adolescents souffre d’un manque de légitimité aujourd'hui encore ?
SG : Non, je ne crois pas. Les parents d’aujourd’hui, en tout cas ceux qui lisent, savent qu’il y a de la vraie littérature ado. En revanche, perdurent des problèmes de légitimité par rapport à la littérature pour les adultes.

SLG : Ce manque de reconnaissance est-il également perçu par les auteurs ?
SG : On entend souvent cette distinction, littérature vieillesse/jeunesse... Si on publie une vraie littérature jeunesse, il faut en être fier ! Au Rouergue, nous ne sommes pas dans cette logique de segmentation avec les auteurs. Ceux qui écrivent pour la jeunesse savent que je ne les considère pas comme une partie minorée de mon travail. Nous organisons de plus en plus de rencontres ado/adulte et essayons de faire intervenir ensemble les auteurs de littérature et de littérature générale, pour montrer l’unité de la  maison, qui travaille avec la même exigence pour tous.





[1] Guillaume Guéraud, Cité Nique-le-ciel, Editions du Rouergue, DoAdo, 1998.
[2] Stéphane Servant, Le cœur des louves, Editions du Rouergue, DoAdo, 2013.
[3] Anne Percin, Comment (bien) rater ses vacances, Editions du Rouergue, DoAdo, 2010.
[4] Anne Percin, Le premier été, Editions du Rouergue, La Brune, 2011.
[5] Louis Atangana, Billie H, Editions du Rouergue, DoAdo, 2014.
[6] Mars 2014.
[7] Le premier tome à paraître en septembre 2014.
[8] Claire-Lise Marguier, Le faire ou mourir, Editions du Rouergue, DoAdo, 2011.
[9] Elise Fontenaille, Le garçon qui volait des avions, Editions du Rouergue, DoAdo, 2011.
[10] Ahmed Kalouaz, Je préfère qu’ils me croient mort, Editions du Rouergue, DoAdo, 2011.
[11] Anne Percin, Bonheur Fantôme, Editions du Rouergue, La Brune, 2009.
[12] Anne Percin, Western Girl, Editions du Rouergue, DoAdo, 2013.
[13] Alex Cousseau, Les trois vies d’Antoine Anarchasis, Editions du Rouergue, DoAdo, 2012.


Rencontre avec Sylvie Gracia 

 Propos recueillis par Pili Muñoz et Patrick Borione
Lecture Jeune n°102 – Juin 2002.


Les Éditions du Rouergue, à l'origine spécialisées dans la publication de livres sur la nature et le patrimoine, ont contribué ces dernières années au renouveau des albums pour la jeunesse. Le volet littéraire, plus récent, connaît une notoriété grandissante. Rencontre avec Sylvie Gracia dont le propos est avant tout faire partager ses goûts.



DoAdo, la collection pour adolescents des éditions du Rouergue, doit en partie son existence au hasard. Tout a commencé avec l'envoi de Cité nique le ciel, le manuscrit de Guillaume Guéraud. Olivier Douzou, à l'époque responsable du département jeunesse, est séduit, il publie ce texte bientôt suivi des trois autres romans pour les jeunes de l'auteur. Peu à peu, l'idée d'une collection fait son chemin. Son nom et plus encore la conception du logo portent sans conteste la marque du talentueux graphiste qu'est Olivier Douzou. Jochen Gerner, chargé des illustrations de couverture, lui donnera son identité visuelle. Depuis, Olivier Douzou, parti vers d'autres aventures, a laissé la place à Sylvie Gracia. L'actuelle directrice et fondatrice de la Brune, la collection littéraire pour adultes du Rouergue, préside depuis septembre 2001 aux destinées de do Ado.

Aujourd'hui comme hier, la plupart des manuscrits continuent d'arriver par la poste. La ligne éditoriale est volontairement peu définie, Sylvie Gracia refusant avant tout le formatage, les indications d'âge ou de niveau, les « sujets » censés plaire aux jeunes. Cette ouverture revendiquée est peut-être ce qui caractérise le mieux son travail. On pense bien sûr à Roman fleuve d'Antoine Piazza, publié dans La Brune, que Sylvie Gracia aurait pu refuser au seul motif qu'il s 'agissait de science-fiction et non de littérature générale ; à La grande maison de Michèle Sales, un texte sur la lecture en prison sur lequel elle a su, au-delà de la force du témoignage, porter un regard littéraire ; ou encore à Bien trop petite de Chloé Ascencio, publié en doAdo alors qu'il était initialement destiné à un lectorat adulte... et qui rencontrera des lecteurs de tout âge touchés par ce récit très personnel. Entre les deux collections, des liens sont évidemment perceptibles. Les premiers écrits de jeunes auteurs, accueillis dans la Brune, étant souvent en lien avec leur propre histoire, il n'est pas rare que les blessures de l'enfance et de l'adolescence soient également au centre de nombreux romans. Ces derniers mois ont vu l'arrivée de Zig Zag, nouvelle collection adressée aux enfants : les petits romans illustrés par Régis Lejonc devraient eux-aussi favoriser les passages entre doAdo, la Brune et cette dernière, certains auteurs travaillant pour les trois.


Pour Sylvie Gracia, l'important est avant tout de « sentir » une écriture. Les textes « parfaits » mais qui manquent « d'âme » ne l'intéressent pas. Accompagner les auteurs dans leur travail de réécriture, les aider à élucider leurs choix, si. Cette conception du métier d'éditeur, cette disponibilité, de plus en plus rares dans les grandes structures parfois peu enclines à accorder du temps à des écrivains dont les chiffres de ventes restent faibles, est ici essentielle. Ce dialogue peut durer plusieurs mois et le travail de réécriture aller jusqu'au détail de la phrase. Trois versions sont souvent nécessaires avant d'aboutir au texte final. Les résultats de cet accompagnement sont parfois perceptibles par le lecteur. Entre Cité nique le ciel et Dernier Western, l'écriture et la conception du monde de Guillaume Guéraud ont considérablement évolué et gagné en maturité. Cette collaboration, ce temps accordé, expliquent peut-être aussi la fidélité des auteurs malgré les sollicitudes récentes d'autres éditeurs pour certains d'entre eux.

L'existence de cet espace de liberté est en partie possible grâce aux bénéfices dégagés par certains secteurs des éditions du Rouergue. L'équilibre reste cependant précaire malgré un succès critique et une notoriété grandissante. L'éclectisme de La Brune - plutôt bien perçu - tout comme l'esthétique fort originale des couvertures, pensée pour favoriser son identification, ont permis d'asseoir son image auprès des libraires, des bibliothécaires et des lecteurs de fiction. Les tirages oscillent entre 2000 et 4000 exemplaires ; ceux de doAdo tournent autour de 4000. Certaines parutions, comme Loeïza de Frédérique Niobey ou celles de Guillaume Guéraud, rencontrent un large public. Il est vrai que la durée de vie des fictions pour la jeunesse, fortement liée au poids de la prescription, est tout autre que celle des titres de littérature générale qui n'excède souvent pas plus de trois mois... rotation des titres oblige[1].

Sylvie Gracia, qui est également écrivain[2], sait toute la difficulté qu'il y a aujourd'hui à publier de la littérature. Le nom de La Brune, elle l'a choisi, malgré les réserves de certains pour un mot rappelant aussi de mauvais souvenirs. Pour elle, il évoque avant tout, comme indiqué sur le rabat de la quatrième de couverture, « le passage subtil du jour à la nuit, du bruit de nos vies au silence du soir, de l'agitation du quotidien au repli sur soi [...] Un de ces moment propices à la solitude et au plaisir de la lecture [...] ». Jolie manière de rappeler que la fiction ouvre une porte sur d'autres réalités.




[1] Depuis quelques mois, la diffusion des livres des éditions du Rouergue a été confiée à Actes Sud, ce qui devrait accroître l’audience de ces collections.
[2] Dernier ouvrage paru : L’Ongle rose, éditions Verdier, 2002.

E-Dossier 


Quelques entretiens d’éditeurs parus dans les années 2000 : 

#1 Alain Névant  (Bragelonne, 2014).
#2 Barbara Bessat-Lelarge (« Castelmore », Bragelonne, 2014) – version longue.
#3 Jean Delas (L’Ecole des loisirs, 2002).
#4 Jean-Baptiste Coursaud  (« Taille Unique », Gaïa, 2004).
#5 Isabelle Stoufflet ( « Scripto », Gallimard Jeunesse, 2011).
#6 Janne Teller et Florence Barrau (Les grandes personnes, 2012).
#7 - 8 Cécile Térouanne  (« Black Moon », Hachette Jeunesse, 2014 et 2008).
#9 Anne Coquet et Véronique Roland (« Darkiss », Harlequin, 2010).
#10 Francine Bouchet (La Joie de lire, 2013).
#11 Béatrice Decroix  (« Confessions », La Martinière Jeunesse, 2003).
#12 Eva Grynszpan (Nathan, 2014) – version longue.
#13 - 14 Natacha Derevitsky (Pocket Jeunesse, 2013 et 2003).
#15 Jean-Claude Dubost (« Pocket jeunes adultes », Pocket Jeunesse, 2004).
#16 Agnès Guérin  (Rageot, 2014).
#17 -18 Sylvie Gracia (« DoAdo », Le Rouergue, 2014 et 2002) – version longue.
#19 Tibo Bérard  (« Exprim’ », Sarbacane, 2013).
#20 Sandrine Mini (Syros, 2014).


Tables-rondes :

#21 Mireille Rivalland (L’Atalante),  Audrez Petit (Orbit),  Barbara  Bessat- Lelarge (« Castelmore », Bragelonne),  Stephane Marsan (Bragelonne) et Charlotte Volper (Mnémos), (2011).
#22 François Martin (« Babel J », Actes Sud Junior), Catherine Bon-de Sairigné (Gallimard Jeunesse), Charlotte Ruffault (« Fiction Jeunesse », Hachette Jeunesse), (2009).