18 août 2014

Focus sur la Littérature Ado # 15 Jean-Claude Dubost (« Pocket jeunes adultes », Pocket Jeunesse, 2004).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui revient sur la Littérature Ado, nous prolongeons la réflexion sur Internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.


Entretien avec Jean-Claude Dubost

Pocket Jeunes Adultes : de la lecture (prescrite) avant toute chose
Lecture Jeune n° 109 - Mars 2004




Tandis que Pocket Jeunesse célèbre son dixième anniversaire, la collection, Jeunes adultes, souffle sa première bougie. Avec ses dix-huit titres au catalogue, la collection démarre doucement. Pour Jean-Claude Dubost, son avenir repose sur la prescription.


Lecture Jeunesse : Quel est le principe de la collection ?
Jean-Claude Dubost : Nous avons travaillé à partir des catalogues de Pocket et du Fleuve noir [NDLR : maisons qui appartiennent à Univers-Poche, du groupe Vivendi Universal Publishing]. Les textes ont été relus, non plus dans une optique adulte, mais jeune adulte, en ce demandant si les problématiques intéresseraient ces populations. Nous avons voulu miser sur des titres sûrs. La publication d’inédits, ainsi que la commande de livres calibrés pour ce créneau, ont été exclues. Choisir ces titres anciens relève d’une volonté de transmettre des textes forts, universels, qui ont déjà connu un grand succès. L’Herbe bleue, Au nom de tous les miens sont des ouvrages qui ont déjà été prescrits. Nous avons beaucoup remanié les couvertures. Nous sommes également très vigilants sur la sélection des textes que nous publions pour la jeunesse. Après avoir passé nos comités de lecture, les ouvrages sont testés en classe. En cas d’ambiguïté, nous faisons appel à un psychologue. Au moindre doute, une complaisance sur le racisme ou l’anorexie par exemple, le texte est écarté.




L.J. : Quel public ciblez-vous, sous le terme « jeunes adultes » ? Les 18-25 ans ?
J.-C.D. : Pas forcément. Ce sont des ouvrages qui s’adressent d’abord à des adultes, mais qui peuvent être lus dès douze ou treize ans. Par exemple, La Planète des singes était initialement paru en jeunesse, or le degré de difficulté du texte l’apparentait plus à une lecture pour adultes. C’est typiquement le genre de livre qui nous intéresse pour la collection.
Celle-ci est née du constat que les douze-treize ans ne se reconnaissent plus dans la littérature jeunesse et pas encore dans celle pour adultes. Il y a aussi un type de lectorat qui se satisfait de la seule prescription scolaire et ne cherche pas ailleurs. Or, je suis persuadé que si l’on propose à quelqu’un un texte qui correspond à ses goûts, il n’y a aucune raison pour qu’il ne le lise pas. Ce n’est pas un problème éditorial, mais de communication. Pour que le principe de lecture-plaisir fonctionne, il faut connaître le livre et la personne en face de soi. Et qu’est ce qui va donner aux jeunes l’envie de lire ces livres ? La seule réponse, c’est la prescription. Cela dit, on trouve encore très peu de rayon « Jeunes adultes » en librairie, alors que le phénomène est courant en Angleterre et aux États-Unis.

L.J. : Quel premier bilan faites-vous ?
J.-C.D. : La collection ne démarre aujourd’hui que grâce à ces titres à succès ou par les livres qui avaient été prescrits. La meilleure vente incontestée reste Et si c’était vrai… de Marc Lévy. Des titres comme S’il faut mourir ne touchent pas un public aussi large. Tant qu’un adulte ne le conseille pas sur cette lecture, un jeune ne l’achètera pas. Le bilan est pour l’instant mitigé. Nous pensons que cette collection va s’installer doucement et nous sommes prêts à lui laisser tout le temps qu’il lui faudra. Notre objectif est de constituer un catalogue d’auteurs, de sujets, de genres aussi éclectique que possible. Notre besoin essentiel, c’est la communication.

L.J. : Vous comptez sur les prescripteurs pour accompagner ces livres, mais ce sont typiquement le genre d’ouvrages que les bibliothécaires ne mettent pas en avant…
J.-C.D. : Pourtant, ces textes peuvent convenir à deux types de lecteurs : les boulimiques et les faibles lecteurs. Je compte sur les spécialistes pour recommander ces livres à des personnes qui n’ont pas une démarche de lecteurs de haut niveau. Ces auteurs ont le sens du récit, ils sont intéressants et faciles à lire. Ils peuvent vraiment donner le goût de lire à ceux qui n’aiment pas ça.



En bref :
Pocket Jeunes Adultes est créée en avril 2003.
Son catalogue se compose pour moitié de best-sellers, principalement des témoignages et textes du genre Fantastique. Plusieurs titres ont fait l’objet d’une adaptation cinématographique. On y retrouve des auteurs en vue, comme Christian Jacques, Nick Hornby, Anne Rice, Michael Crichton et bien sûr, Marc Lévy.
160 000 exemplaires ont déjà été vendus pour l’ensemble de la collection, dont 25 000 pour Et si c’était vrai…
Le rythme des parutions est de deux titres environ tous les deux mois. Les prochains titres à paraître sont Survivre avec les loups, de M. Defonseca, Le Juge d’Égypte, tomes 2 et 3 de C. Jacques, La Nuit des elfes, de J.-L. Fetjaine.
La stratégie commerciale de la maison : des titres sûrs et un budget de communication béton.



E-Dossier 


Quelques entretiens d’éditeurs parus dans les années 2000 : 

#1 Alain Névant  (Bragelonne, 2014).
#2 Barbara Bessat-Lelarge (« Castelmore », Bragelonne, 2014) – version longue.
#3 Jean Delas (L’Ecole des loisirs, 2002).
#4 Jean-Baptiste Coursaud  (« Taille Unique », Gaïa, 2004).
#5 Isabelle Stoufflet ( « Scripto », Gallimard Jeunesse, 2011).
#6 Janne Teller et Florence Barrau (Les grandes personnes, 2012).
#7 - 8 Cécile Térouanne  (« Black Moon », Hachette Jeunesse, 2014 et 2008).
#9 Anne Coquet et Véronique Roland (« Darkiss », Harlequin, 2010).
#10 Francine Bouchet (La Joie de lire, 2013).
#11 Béatrice Decroix  (« Confessions », La Martinière Jeunesse, 2003).
#12 Eva Grynszpan (Nathan, 2014) – version longue.
#13 - 14 Natacha Derevitsky (Pocket Jeunesse, 2013 et 2003).
#15 Jean-Claude Dubost (« Pocket jeunes adultes », Pocket Jeunesse, 2004).
#16 Agnès Guérin  (Rageot, 2014).
#17 -18 Sylvie Gracia (« DoAdo », Le Rouergue, 2014 et 2002) – version longue.
#19 Tibo Bérard  (« Exprim’ », Sarbacane, 2013).
#20 Sandrine Mini (Syros, 2014).



Tables-rondes :

#21 Mireille Rivalland (L’Atalante),  Audrez Petit (Orbit),  Barbara  Bessat- Lelarge (« Castelmore », Bragelonne),  Stephane Marsan (Bragelonne) et Charlotte Volper (Mnémos), (2011).
#22 François Martin (« Babel J », Actes Sud Junior), Catherine Bon-de Sairigné (Gallimard Jeunesse), Charlotte Ruffault (« Fiction Jeunesse », Hachette Jeunesse), (2009).

Focus sur la Littérature Ado # 13 - 14 Natacha Derevitsky (Pocket Jeunesse, 2014 et 2003).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui revient sur la Littérature Ado, nous prolongeons la réflexion sur Internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.

Les 20 ans de Pocket Jeunesse


Entretien avec Natacha Derevitsky
 Lecture Jeune n°149 - Mars 2014
Propos recueillis et mis en forme par Marieke Mille





En 2014, Pocket Jeunesse fête ses 20 ans. Natacha Derevitsky, sa directrice éditoriale, retrace les grandes étapes de l’existence de cette maison d’Univers Poche. Avec cent quarante titres publiés par an, PKJ est aujourd’hui le premier éditeur de grand format en littérature de jeunesse.



Marieke Mille : Quelles évolutions ont marqué la maison depuis sa création ?
Natacha Derevitsky : En 1994, les trente premiers titres parus s’adressaient à trois tranches d’âges, différenciées par le code couleur de leurs couvertures : jaune pour les 3-5 ans, rouge pour les 6-8 ans et vert pour les 9-11 ans. Le mot d’ordre de Pocket Jeunesse était alors « que chaque enfant ait des livres avec lesquels il fait bon lire et grandir ». A l’époque, je travaillais chez Bayard Editions, qui était alors en pleine croissance, avec des séries comme Chair de Poule[1]. Nous avons vu progresser ce concurrent avec un positionnement marketing extrêmement fort. Contrairement à Bayard, Pocket Jeunesse publiait des histoires indépendantes, en plus des séries. En 1999, j’ai rejoint Pocket Jeunesse avec d’autres membres de Bayard. Marie-Christine Conchon, aujourd’hui notre présidente-directrice générale, prenait la direction financière, et Jean-Claude Dubost celle du groupe Univers Poche. A notre arrivée, nous avons modifié la politique éditoriale pour faire évoluer ce qui était confus à nos yeux. Les titres isolés du catalogue devenaient désormais une faiblesse, car leur nombre croissant rendait difficile le repérage d’un titre sur un linéaire. Nous avons donc choisi de développer les séries − Danse[2], Heartland[3], Rigolo[4], Toi+Moi[5], Totalement Jumelles[6]  à la mode à l’époque, qui ont permis de relancer la maison sur un nouveau segment, tout en gardant des livres plus littéraires, avec des auteurs comme Jean-Claude Mourlevat ou Odile Weulersse. Nous avons ensuite rencontré l’éditeur de Stephen Hawking et publié Georges et les secrets de l’univers[7] qui a amorcé le succès du grand format chez Pocket Jeunesse. Tout en gardant les séries, nous avons renforcé cet axe qui nous a permis de séduire un lectorat plus âgé. Le slogan de notre anniversaire, « le lecteur grandit, Pocket Jeunesse aussi », reflète bien notre évolution depuis vingt ans.

MM : Quelle est la ligne éditoriale actuelle de Pocket Jeunesse ?
ND : Si des titres de dystopie[8] comme 1984[9] de Georges Orwell, existaient déjà, notamment aux Etats-Unis, nous pouvons revendiquer d’avoir fait découvrir ce genre à nos lecteurs avec Scott Westerfeld et sa série Uglies[10], puis Hunger Games[11]. Aujourd’hui, nous sommes un éditeur éclectique. Sans rien nous interdire, nous tentons d’être audacieux en restant, évidemment, dans les codes de la littérature de jeunesse. Nous essayons quelquefois d’être à contre-courant : certes, nous avons publié des titres sur les vampires − comme La Maison de la nuit[12] − lorsqu’ils rencontraient un vif succès, mais nous avons aussi surpris nos lecteurs avec la dystopie. Par ailleurs, certains titres très atypiques, comme Wonder[13] qui traite du handicap, de la différence et de la difficulté à être accepté par les autresnous tiennent à cœur. La diversité et l’éclectisme, en tranches d’âges comme en genres, qui caractérisent Pocket Jeunesse, nous permettent cette année d’être le premier éditeur grand format, sans même compter les ventes de Hunger Games ! Nous n’avons cependant pas pour autant délaissé nos livres de poche auxquels nous accordons beaucoup d’importance. Notre offre est conséquente, notamment avec notre label « Best Seller » qui requiert 20 000 ventes en grand format et pour lequel des éditeurs tiers, du groupe ou non, nous proposent des titres.

MM : Vous avez choisi en 2012 de modifier votre logo en « PKJ », pourquoi un tel changement ?
ND : Cette décision venait de la nécessité de renouveler notre logo qui datait de la création de Pocket Jeunesse. De temps en temps, sur des titres jeunes adultes, nous écrivions sobrement « Pocket Jeunesse » car le logo, qui renvoyait à un public plus jeune, ne nous paraissait pas forcément approprié. Notre service marketing a fait travailler une agence pour nous soumettre plusieurs propositions. « PKJ » nous a semblé intéressant, car cette appellation s’adaptait à toutes les tranches d’âge et fonctionnait aussi bien sur un Pitikok[14] que sur Hunger Games.

MM : Certains titres que vous avez publiés l’ont été parallèlement dans des éditions pour les adultes. Comment sélectionnez-vous ces textes que vous sortez dans deux éditions ?
ND : Comme nous publions des traductions, les choix pris par le pays d’origine du livre nous orientent quelquefois. Wonder et Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit[15] avaient, par exemple, chacun été publié pour les jeunes et pour les adultes en Angleterre. Or, Wonder a beaucoup plu à l’éditrice du Fleuve Noir, qui voyait un potentiel lectorat d’adultes pour ce titre. Nous devons tout de même faire attention à ce genre de pratique. Le marché « jeunes adultes » est menacé de saturation par la surproduction. Si nous ajoutons à cela les doubles exploitations, il faut vraiment que celles-ci restent limitées et justifiées.

MM : Comment le blog communautaire du groupe Univers Poche « A blog ouvert[16] », destiné aux adolescents et aux jeunes adultes, a-t-il vu le jour ?
ND : La création d’« A blog ouvert » relève d’une réflexion datant d’au moins dix ans. Nous pensions que le fonds d’Univers Poche contenait des titres pouvant intéresser les jeunes adultes. Avec l’activité communautaire florissante sur le web, nous souhaitions développer une plate-forme pour le faire connaître. Au début, un travail considérable a été mené pour que chaque éditeur sélectionne les titres de son catalogue susceptibles de plaire à ce lectorat. Nous les avons fait lire à des jeunes adultes qui nous ont fourni des fiches pour plébisciter ou rejeter ces livres, ce qui nous a permis de constituer la bibliothèque du blog. Ce support est aussi une plate-forme littéraire et interactive qui permet aux jeunes de parler d’activités culturelles, mais également de sujets de société.

MM : Vous avez donc réuni un comité de lecture pour constituer le fonds d’« A blog ouvert ». Sollicitez-vous également des jeunes pour recueillir leurs commentaires sur des titres que vous publiez ou des choix de couvertures, par exemple ?
ND : En cas de doute, le responsable web sollicite parfois son réseau de blogueurs, mais ces situations sont assez anecdotiques. Si nous devions demander systématiquement leurs avis aux jeunes, notre travail deviendrait impossible ! Il nous arrive de faire lire un texte sur lequel nous hésitons à un psychologue ou à quelques jeunes pour entendre leur opinion, mais c’est loin d’être systématique.

MM : Quelle stratégie numérique menez-vous ?
ND : Tous les livres publiés le sont également au format numérique. Peu à peu, nous rattrapons la numérisation des sept cents titres de notre fonds, dont près de la moitié est aujourd’hui disponible à ce format. Hunger Games nous a portés sur ce marché avec la vente de 40 000 fichiers en un an et demi. Pour le secteur de la jeunesse, ces chiffres sont conséquents et dépassent même ceux d’auteurs plébiscités en numérique au Fleuve Noir. Ce cas n’est cependant pas représentatif du marché actuel. Le numérique est paradoxal : les professionnels en parlent comme d’un bouleversement, alors que le marché est pour l’instant marginal et que nous sommes encore principalement des éditeurs de livres papier. S’il s’agit d’un important projet dont on ne peut faire l’économie et vers lequel nous souhaitons nous tourner, il ne faut, pour l’instant, pas délaisser le livre physique.

MM : Quelles influences ont ces nouveaux supports sur votre façon de travailler ?
 ND : Nous avons créé une nouvelle marque, 12-21, consacrée exclusivement à la publication des titres au format numérique. On voit maintenant émerger des petits textes complémentaires créés par les éditeurs américains sur un héros ou dans l’univers d’une série. Ce sont de nouveaux outils que nous n’avions pas avant pour accompagner les lancements ou l’attente d’un second tome. Par exemple, pour la sortie du film The Mortal Instruments[17], dix nouvelles ont été commercialisées en numérique uniquement.

MM : Avez-vous des projets d’applications ?
ND : Ce support nous concerne moins, car nous ne sommes pas des éditeurs de petite enfance. En raison de ses coûts, il est difficile d’investir ce domaine. Nous lançons une application sur Pitikok pour les très jeunes, mais nous ne nous engouffrons pas dans ce secteur. La petite enfance n’est pas notre spécialité, même si nous avons quelques titres, et les applications pour les adolescents relèvent pour l’instant plutôt du jeu. Je pense qu’il faut faire confiance au texte. Il n’est pas forcément utile d’ajouter des compléments numériques. Le contenu est quand même censé se suffire à lui-même !



[1] Robert Lawrence Stine, Bayard Jeunesse, 1995-2001.
[2] Anne-Marie Pol, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2004-2008.
[3] Lauren Brook, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2001-2011.
[4] Entre 2000 et 2005, Rigolo a contenu une cinquantaine de titres humoristiques de divers auteurs.
[5] La série Toi+Moi, publiée entre 2000 et 2006, a réuni une quarantaine de titres d’auteurs différents sur le thème de l’amour.
[6] Pocket Jeunesse, 2004-2006.
[7] Lucy et Stephen Hawking, Pocket Jeunesse, 2007.
[8] La dystopie, dite aussi contre-utopie, est un récit de fiction représentant une société caractérisée par la négation de l’individu au nom d’un hypothétique bien-être collectif érigé en dictature.
[9] Gallimard, 1950.
[10] Uglies, Pretties, Specials, Extras, Secrets, Pocket Jeunesse, 2007-2008.
[11] Suzanne Collins, Pocket Jeunesse, 3 tomes, 2009-2010.
[12] P. C. Cast et Kristin Cast, Pocket Jeunesse, 10 tomes parus, 2010-en cours.
[13] R. J. Palacio, Pocket Jeunesse, 2013.
[14] Christian Heinrich et Christian Jolibois, Pocket Jeunesse, 2009-2013.
[15] Mark Haddon, Pocket Jeunesse, 2003.
[16] http://www.ablogouvert.fr/
[17] Harald Zwart, 2013. 



Rencontre avec Natacha Derevitsky

Les « Jeunes Adultes » chez Pocket

Lecture Jeune n° 106 - Juin 2003
Propos recueillis par Agnès Robein 





Pocket vient de lancer la collection « Jeunes Adultes ». Celle-ci propose des textes qui peuvent intéresser les 13-18 ans, selon leur intérêts. La majorité des textes sont empruntés à Robert Laffont ou 10/18, mais il peut y avoir aussi des inédits. Le comité chargé de la sélection est composé de plusieurs personnes de chez Pocket, et les textes sont ensuite lus par des enseignants, puis par un pédopsychiatre. La mention « à partir de 15 ans » est ajoutée en 4e de couverture si l’on estime que le texte est difficile. Ainsi Natacha Derevitsky, la directrice de collection, la conçoit comme « un véritable service d’éditeurs avec une garantie éthique ». 


Elle insiste particulièrement sur l’équilibre de la collection : publier des textes susceptibles d’intéresser autant les garçons que les filles, et dans tous les genres : romans, témoignages, policiers, thrillers, fantastiques, d’auteurs français, ou étrangers. Les ouvrages sont complétés par une préface de l’éditeur qui présente le texte et par une postface, qui est un prolongement de lecture, où sont proposées quelques explications, des repères bibliographiques, des titres de films, etc.

Le vecteur important de ces livres à thèmes est l’émotion, puisque la vocation de la collection est de développer le plaisir de lire. Mais ces ouvrages peuvent également servir de supports pédagogiques en classe, et plaire pour cela aux prescripteurs. Le choix du nom de cette collection s’est porté sur « Jeunes Adultes » plutôt qu’adolescents « parce que les adolescents n’aiment pas être catalogués adolescents et que nous voulions une appellation large et non enfermante ».

Le « look » a été également pensé : pour les couvertures, des photos évoquant leur univers ont été proposées à des adolescents, parce que l’on s’est aperçu que l’illustration faisait partie d’un code graphique connoté jeunesse. Dix titres sont parus depuis avril dernier.



E-Dossier 


Quelques entretiens d’éditeurs parus dans les années 2000 : 

#1 Alain Névant  (Bragelonne, 2014).
#2 Barbara Bessat-Lelarge (« Castelmore », Bragelonne, 2014) – version longue.
#3 Jean Delas (L’Ecole des loisirs, 2002).
#4 Jean-Baptiste Coursaud  (« Taille Unique », Gaïa, 2004).
#5 Isabelle Stoufflet ( « Scripto », Gallimard Jeunesse, 2011).
#6 Janne Teller et Florence Barrau (Les grandes personnes, 2012).
#7 - 8 Cécile Térouanne  (« Black Moon », Hachette Jeunesse, 2014 et 2008).
#9 Anne Coquet et Véronique Roland (« Darkiss », Harlequin, 2010).
#10 Francine Bouchet (La Joie de lire, 2013).
#11 Béatrice Decroix  (« Confessions », La Martinière Jeunesse, 2003).
#12 Eva Grynszpan (Nathan, 2014) – version longue.
#13 - 14 Natacha Derevitsky (Pocket Jeunesse, 2013 et 2003).
#15 Jean-Claude Dubost (« Pocket jeunes adultes », Pocket Jeunesse, 2004).
#16 Agnès Guérin  (Rageot, 2014).
#17 -18 Sylvie Gracia (« DoAdo », Le Rouergue, 2014 et 2002) – version longue.
#19 Tibo Bérard  (« Exprim’ », Sarbacane, 2013).
#20 Sandrine Mini (Syros, 2014).



Tables-rondes :

#21 Mireille Rivalland (L’Atalante),  Audrez Petit (Orbit),  Barbara  Bessat- Lelarge (« Castelmore », Bragelonne),  Stephane Marsan (Bragelonne) et Charlotte Volper (Mnémos), (2011).
#22 François Martin (« Babel J », Actes Sud Junior), Catherine Bon-de Sairigné (Gallimard Jeunesse), Charlotte Ruffault (« Fiction Jeunesse », Hachette Jeunesse), (2009).





30 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado - # 12 Eva Grynszpan (Nathan, 2014)

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui revient sur la Littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.



Rencontre avec Eva Grynszpan

Mai 2014

Propos recueillis et mis en forme par Sonia de Leusse-Le Guillou 


Sonia de Leusse-Le Guillou : Eva Grynszpan, pouvez-vous nous brosser les grandes lignes de votre parcours professionnel ?
Eva Grynszpan : Je crois faire partie des rares personnes qui ont toujours voulu être éditrices, alors que depuis le lycée, je n’ai cessé de rencontrer des éditeurs qui m’expliquaient qu’ils étaient là par hasard ! On m’avait conseillé de faire une école de commerce pour avoir un regard plus polyvalent, j’ai donc fait l’Essec (il y a une vingtaine d’années maintenant !), et comme le milieu est assez petit, j’ai eu du mal à entrer dans l’édition tout de suite. Après avoir travaillé dans le secteur du multimédia et d’internet, j’ai décidé de reprendre une licence de lettres et de faire des stages, car c’est un métier qui privilégie le savoir-faire. Je suis passée chez Hachette en stages, puis 2 ans chez Nathan technique, et enfin, j’ai rejoint le secteur de la jeunesse (+ de 8 ans), où je suis depuis 10 ans.

SLG : Comment s’organise Nathan jeunesse par rapport aux publications scolaires, souvent les mieux identifiées ?
EG : Nathan est un des leaders de l’édition scolaire, qui a fait sa renommée, mais il ne faut pas oublier que les publications jeunesse existent également depuis très longtemps. Pour vous donner un exemple, la collection des Contes et légendes, dont je suis responsable, appartient bien au département jeunesse et va fêter ses 100 ans ! De même,  L’œil du Loup[1] ne date pas d’hier… bien souvent, le grand public ne connait pas l’éditeur, contrairement aux professionnels qui y accordent de l’attention. Pourtant, si Nathan semble moins identifié pour ses fictions, c’est la maison d’édition la plus connue. Elle a en effet une très forte notoriété, supérieure même à celle de Gallimard. Ensuite, il y a eu « Nathan les jeux intelligents », slogan qui a contribué à la diffusion de la marque – que nous ne possédons plus aujourd’hui. Même si nous travaillons ensemble, le département jeunesse est divisé en en 2 pôles depuis 5 ou 6 ans, avec d’un côté, les 0-7 ans, de l’autre, les plus de 8 ans, dirigé par Céline Charvet. Le grand changement a été le lancement de titres pour un lectorat de grands adolescents et de jeunes adultes.

SLG : A quelle tranche d’âge faites-vous référence ?
EG : Disons que je parle des plus de 14 ans, à partir de la fin du collège ou du début du lycée, mais il est toujours très difficile de cerner ce lectorat. Les anglo-saxons sont leaders sur les terminologies : les termes « jeunes adultes » ne sonnent pas de la même façon en France où ils font davantage penser aux 18-20 ans, aux adultes bien plus qu’aux adolescents. Les grands ados se situeraient en dessous de cette frontière-là. Or le terme young adult regroupe un peu toutes ces tranches d’âge. Quant aux Américains, ils sectionnent vraiment le marché avec d’abord la catégorie middle grade puis les young adults

SLG : Pourquoi avoir voulu cibler ce lectorat ?
EG : La sortie de Comment je suis devenue célèbre malgré moi[2] a marqué le début de cet élargissement. Nous avions une présence auprès des prescripteurs et une légitimité auprès des enseignants. Nous nous sommes rendu compte qu’un basculement consacrait le grand format. Or Nathan est tourné vers les tendances et l’évolution de la société : manifestement, le marché évoluait pour les plus âgés. Nous avons donc publié cette traduction d’un roman américain, une comédie romantique qui porte les germes de ce que nous éditons chez Nathan, c’est-à-dire un texte dynamique, enlevé, avec une voix et un ton – en d’autres termes, un livre qui fait entendre un auteur. Après ce titre, nous avions toute crédibilité pour continuer à nous adresser à de grands adolescents et à de jeunes adultes. Lorsque nous avons augmenté le rythme de publication, nous avons voulu créer un nom de collection. Blast n’a cependant pas duré car nos livres se sont imposés facilement sous la marque Nathan qui, pour se lancer, couplait le sérieux au divertissement. 

SLG : Vous n'identifiez pas vos livres comme « jeunes adultes ». Ce segment correspond-il pour vous à un lectorat ou vous semble-t-il artificiel ?
EG : Loin d’être un segment étroit, il se révèle bien périlleux à cerner. Doit-on spécifier les âges sur les couvertures ? Ils n'apparaissent plus sur les grands formats aujourd'hui, destinés aux adolescents qui préfèrent ne pas être cantonnés à des cases, mais figurent encore en poche. Le marché « jeune adulte » ne me semble pas être une niche. Au contraire, certains livres commencent à avoir une aura autour d’eux, comme Nos étoiles contraires[3], par exemple. Je vois ce secteur comme une chance pour des romans qui trouvent justement un écho en dehors de la sphère jeunesse. Petit à petit, la littérature jeunesse sort de l’ombre. Les adultes se rendent compte qu'elle peut leur parler et que le jeune adulte, en fin de compte, est tout lecteur, l’adolescent comme l’adulte.

SLG : Pour vous, ce sont donc des livres « cross-over », pour toutes les générations confondues.
EG: Tout à fait. Ce qui va les séparer de la littérature générale, c’est l’esprit. Claude Simon ne sera jamais classé en « jeune adulte », James Joyce non plus. Nous voulons juste que les adultes se rendent compte que les romans young adults représentent une littérature de plus en plus transgenre, avec une touche de magie, d’uchronie, qui peut intéresser un très grand nombre de lecteurs. A l'inverse, elle abrite aussi une littérature de genre ou populaire, qu'elle réhabilite. En France, l'utilisation du terme de dystopie pour désigner de façon plus noble de la science-fiction illustre très bien la nécessité de sacraliser la littérature. Or, peu à peu, la littérature de genre gagne une forme de légitimité.

SLG: Quels liens entretenez-vous avec vos lecteurs ?
EG : La communication se fait désormais beaucoup par internet, aussi avons-nous une idée de leurs profils : des blogueurs entrent en contact avec nous ; une nouvelle sphère de communication existe désormais. Lire en live[4] est notre lieu privilégié d'échanges avec les lecteurs. Il est volontairement différencié du site de Nathan sur lequel la navigation est plus compliquée. Cette génération de lecteurs n’est pas dupe du marketing. On ne pense plus la communication avec elle comme on la pratiquait auparavant, lorsqu'il n'y avait que les prescripteurs directement en lien avec le public. Parmi ces blogueurs, certains ont un statut VIP pour l'équipe marketing et communication qui leur envoie des textes en avant-première. Ils sont libres de les critiquer, et loin d'être manipulables ! Nous savons qu'ils représentent une forme d'expertise aujourd’hui, et qu'ils sont à ménager et à traiter avec attention.

SLG : Vos fictions ne cadreraient pas avec une seule collection. Comment pourriez-vous présenter votre ligne éditoriale ?
EG : Nous sommes généralistes mais avec des axes, qui, pour les jeunes adultes, sont le thriller et l’action, la comédie ou la romance, genre moins évident car nous essayons d’éviter la terminologie « fille ». En règle générale, nous travaillons beaucoup à ne pas tomber dans les clichés : nous ne voulons éditer ni de la comédie romantique que l’on pourrait résumer par « je fais du shopping et je me suis cassé un ongle » ni des textes dramatiques comme « mon père a le cancer, ma mère est leucémique et moi-même je ne me sens pas très bien » ! Nous nous situons donc entre les deux et avons coutume de dire que nous marchons sur deux jambes, celle du plaisir de la lecture et du divertissement et celle de la pédagogie, pour ouvrir les enfants au monde, à la culture et à eux-mêmes.

SLG : Comment définiriez-vous un texte destiné à un jeune adulte ?
EG : C’est une question délicate car il s’agit moins d’une limite d’âge que d’un regard. J'utiliserais une notion à laquelle je tiens beaucoup, la résilience. En tant qu'éditeurs, nous apportons dans nos livres la capacité de surmonter les traumatismes. Je mourrai pas gibier[5] de Guillaume Guéraud, par exemple, est un texte formidable mais nous ne l'aurions jamais publié. Pour nous, il ne correspond pas à un titre de littérature jeunesse. Cela ne signifie pas pour autant que nous devons taire la mort ou la maladie, Nos étoiles contraires en témoigne.

SLG: Pour certains éditeurs, des éléments stylistiques ou thématiques déterminent le positionnement d'un livre en littérature pour adolescents ou pour jeunes adultes. Avez-vous de tels critères préétablis ?
EG : Nous aimons les auteurs que nous publions pour leur style et souhaitons que leur personnalité s’exprime. C'est la raison pour laquelle nous n'imposons ni temps ni voix narrative : par exemple, l'un de nos prochains livres met en scène un petit groupe d'amis qui communique exclusivement sur les réseaux sociaux, par lettres ou par mails. Nous sommes là pour montrer au lecteur toutes les possibilités de la langue française ; la variété est la bienvenue. En revanche, les récits de notre collection qui s'adresse à de plus jeunes collégiens, doivent  être à la première personne. À part cette exception, le choix est très ouvert. Cela n'empêche pas que de nombreuses questions se posent, comme celle de l'usage des insultes, par exemple. Il faut à la fois qu'il corresponde à du langage oral sans pour autant les multiplier à chaque page.

SLG: Quels sont vos titres phares cette année ?
EG: Nos étoiles contraires, de John Green, vit en ce moment une aventure incroyable. Il fait partie des 3 meilleures ventes des grands formats jeunesse (et pas seulement pour les adolescents) avec plus de 70 000 exemplaires vendus, sachant que le livre a déjà plus d’un an d’existence. Nous suivions cet auteur depuis longtemps et attendions avec impatience un autre roman, après Le théorème des Katherine[6], plus humoristique et très éloigné de son dernier titre. S'il avait une faible notoriété en France malgré ses publications, sa renommée aux États-Unis en fait une vraie star. La façon dont les jeunes adultes perçoivent les écrivains est en train de changer en France. Le regard qu'ils portent sur l’écriture évolue : l'image de l'écrivain comme un homme, plutôt vieux, voire franchement mort et... avec une perruque tend à disparaître !

SLG : Divergente est également le grand succès 2014...
EG : Effectivement, le livre est au top des ventes ado/adulte. Le titre marchait déjà bien. Avec le film, les chiffres ont explosé autour de 100 000 exemplaires. C'est un phénomène courant, quelle que soit la qualité du film. La publicité autour est telle que les ventes se multiplient. Je voudrais souligner qu'on peut recenser 3 titres pour jeunes adultes parmi les 15 meilleures ventes, tous livres confondus. C’est un phénomène nouveau. Et, cerise sur le gâteau, ils ont été publiés par Nathan ! Les deux premiers tomes de Divergente[7] sont n°1 et 2 de ce palmarès.

SLG : Quelle est la place de Réseaux[8], de Vincent Villeminot, dans votre catalogue ? 
EG : Une telle série est plus exigeante en termes de complexité narrative et de maturité. Elle s'adresse à la tranche d'âge la plus haute que nous visons, celle des jeunes adultes. Elle a une portée large, politique, un regard sur la réalité et le virtuel, sur le trafic d'informations, les réseaux, la façon dont on peut rassembler les gens pour créer ou semer le chaos. Villeminot, dont nous souhaitons développer l'œuvre, fait partie de notre écurie d'auteurs français avec qui nous avons commencé à travailler. Nous avons déjà envisagé deux projets très différents des précédents avec lui l’année prochaine. Il s'était fait connaître avec le thriller fantastique Instinct[9], qui parle de la violence qu’on a en soi et offre une belle métaphore de la transformation adolescente. Si je devais le présenter en une phrase, je dirais que c'est le meilleur du thriller anglo-saxon par son rythme avec une psychologie à la française. Cela traduit bien ce que Nathan veut et peut offrir.

SLG: Quelle est votre politique éditoriale en ce qui concerne les traductions ?
EG : Cette ligne a également évolué. Auparavant, il y a encore une dizaine d’années, outre quelques exceptions italiennes et espagnoles, le marché était essentiellement anglo-saxon. Grâce à Harry Potter[10], Eragon[11] etc. C’est la fantasy qui marchait, puis Twilight[12] a ciblé un public plus âgé et contribué à développer la romance. Les Américains ont de l’avance sur la France, et un regard sur l’enfance et la littérature très différent du nôtre, qui a tendance à sacraliser la littérature blanche. Or chez Nathan, nous défendons la littérature avec un grand L qui existe aussi en jeunesse ! Ma scolarité bilingue m’a permis de mesurer à quel point la production jeunesse anglo-saxonne était prolifique et son art du storytelling développé, alors que les romans français étaient plutôt des « romans-miroir ». Aujourd’hui, le catalogue comprend environ 40% d’auteurs français, dont certains sont imprégnés de littérature anglo-saxonne mais ajoutent leur touche française. Je n’ai, bien sûr, rien contre les traductions mais nous souhaitons proposer ce que les Anglais ou les Américains ne savent pas faire. Et même si les adolescents sont habitués à ce qu’on leur parle de collèges et de lycées où il y a des casiers et des pompom girls, je pense qu’ils apprécient quand ils peuvent reconnaître leur environnement dans le livre. Et, les valeurs transmises dans les livres diffèrent fortement.

SLG : Qu’entendez-vous par « valeurs » ? En quoi vous semblent-elles différentes ? 
EG : Chez les Américains, je citerais la religion et la façon de concevoir la sexualité, comme principaux sujets de désaccord. Leur puritanisme est très évident. Le cas de Twilight, en témoigne, avec son auteur mormon. Si je caricaturais, je dirais que c’est un livre qui parle que de sexe sans jamais le faire mais qui donne une image tragique de la sexualité et de la maternité. Ce genre de thème peut vraiment définir des choix de maison et diviser les éditeurs. Nos personnages peuvent avoir des relations sexuelles, ce qui n'est pas le cas pour la même tranche d'âge chez les Américains. Or, les vampires sont des créatures avec qui tout rapport charnel est dangereux. On comprend, du coup, le succès et la profusion de telles fictions !

SLG : Vous évoquiez aussi la place de la religion.
EG : Les Américains ont le sens du sacrifice : à la fin de nombreux récits, le personnage se sacrifie, ce que je ne remets pas forcement en cause. Il y a beaucoup d'images christiques ou d'un peuple élu. Admettons, mais le discours, en revanche, est plus dérangeant, puisqu'il présuppose qu'il faut croire en Dieu. Or, la France est un pays laïc. Nos choix éditoriaux reflètent cet ancrage. Nous acceptons des livres qui traitent de religion – nous en avons même publié un sur la Bible – mais sans prosélytisme.

SLG : Y a-t-il d'autres sujets délicats qui vous font, dans certains cas,  préférer les auteurs français ?
EG : Nous n'achetons jamais de romans historiques à l’étranger. Le regard extérieur sur l’Histoire et sur sa propre culture est intéressant mais souvent assez caricatural quand il est vu par d’autres. Enfin, me posent également problème certaines mises en scène de l'homosexualité dans la fiction. Je pense qu'il est bénéfique de voir de plus en plus de personnages homosexuels dans les romans pour les banaliser. Ce qu'à l'inverse, « le meilleur-ami-un-peu-fofolle » de l’héroïne, tend à caricaturer. La situation narrative la plus intéressante est précisément quand l'un des personnages principaux est homosexuel sans que cela ne soit le sujet du livre mais un des éléments de caractérisation d'un des personnages. 


SLG: De Divergente à Nos étoiles contraires, en passant par Réseaux, la diversité de genres et de styles de votre catalogue est évidente. Y a-t-il une veine que vous souhaitez étendre davantage à l'avenir ?
EG : Le panorama qui existe aujourd’hui correspond à celui que nous voulions développer. Nous ne favoriserons pas un genre plutôt qu'un autre mais resterons généralistes parce que c’est ce qui nous caractérise. Nous n'avons jamais publié de récit paranormal mais s'il nous en arrivait un qui sort de l'ordinaire, nous l'éditerions. Le roman historique rencontre peu de succès sur cette tranche d'âge. Nous n'allons donc pas au casse-pipe. En revanche, si un texte très fort nous touchait, nous le soutiendrions. La stratégie cohabite avec les coups de cœur, et quoi qu’il arrive, nous continuerons  toujours à les prendre en compte. Pour vous répondre, donc, nous continuerons à proposer un peu de fantasy, des thrillers, des romances, des comédies et du roman contemporain dans la lignée de John Green, tout en soutenant les auteurs français. Nous avons également remarqué que le marché pour les 8-10 ans évoluait avec de plus en plus de publications en grand format. Nous avons envie de renouer avec ce type de publications que nous faisions il y a quelques années. Le New Adult, en revanche, du roman érotique qui ne dit pas son nom, est le segment qui nous est vraiment étranger et sur lequel nous n'irons pas – ce qui ne nous empêche pas de parler de sexualité.

SLG : Quelles tendances avez-vous senties à la foire de Bologne, cette année ? Confirmez-vous le retour du roman réaliste ?
EG : Oui, la tendance est au réalisme contemporain. C’est assez amusant, car avec Hunger Games[13], a surgi une grande période dystopique ; tout le monde a suivi le mouvement. Mais curieusement, contrairement aux États-Unis, la dystopie n'a pas fait autant d’émules et a laissé la place à un vide de quelques années. Pendant deux ou trois ans, les éditeurs se sont interrogés sur ce qu'ils allaient publier. Désormais, avec des auteurs comme John Green, le roman réaliste contemporain reprend le devant de la scène. Parallèlement, la profusion de textes autour de personnages d'ados malades a presque donné la nausée aux éditeurs, à tel point qu'à Bologne, la rumeur a commencé à parler d'une vague de sick-lit qui envahissait le marché ! Contrairement aux Américains, qui se sont mis à chercher des romans réalistes pour les vendre, la France a toujours eu cette culture du roman-miroir et s'est trouvée, du coup, moins démunie face à ce nouvel engouement. Pour résumer, je dirais que la tendance était au suicide à Bologne. Or, jusqu’à présent, il s'agissait de tentatives. Désormais, il y a passage à l'acte. Les auteurs français n'ont cependant pas attendu cet effet de mode pour aborder le sujet. Et nous avons tous en mémoire les propos ou articles qui se demandent pourquoi la littérature ado est aussi noire[14]. Voilà de quoi alimenter à nouveau Le Monde des livres ! Et face à cette mouvance, on trouve les romans pour 8-10 ans, plutôt drôles et fantasques.






[1] Daniel Pennac, L’œil du Loup, Nathan, publié pour la première fois en 1984.
[2] Robin Benway, Comment je suis devenue célèbre malgré moi, Nathan, Grand Format, 2009.
[3] John Green, Nos étoiles contraires, Nathan, Grand Format, 2013.
[4] http://www.lireenlive.fr/
[5] Guillaume Guéraud, Je ne mourrai pas gibier, Editions du Rouergue, DoAdo Noir, 2006.
[6] John Green, Le théorème des Katherine, Nathan, Grand Format, 2012.
[7] Veronica Roth, Divergente, Nathan, Grand Format, 2013.
[8] Vincent Villeminot, Réseaux, Nathan, Grand Format, 2013.
[9] Vincent Villeminot, Instinct, Nathan, Grand Format, 2011.
[10] J.K Rowling, Harry Potter est une saga composée de 7 tomes, écrite entre 1997 et 2007,  et publiée en France par Gallimard et Folio Junior.
[11] Christopher Paolini, Eragon est le premier tome d’un cycle nommé l’Héritage, qui a été publié en France par Bayard Jeunesse.
[12] Stephenie Meyer, Twilight, saga de 4 tomes publiés par Hachette, collection Black Moon, entre 2005 et 2008.
[13] Suzanne Collins, Hunger Games, Pocket Jeunesse, PKJ, trilogie publiée entre 2009 et 2011.
[14] Marion Faure, « Un âge vraiment pas tendre : mal-être, suicide, maladie, viol… Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ? », Le Monde des livres, 30 novembre 2007 « spécial Montreuil 2007 ».


E-Dossier 



Quelques entretiens d’éditeurs parus dans les années 2000 : 

#1 Alain Névant  (Bragelonne, 2014).
#2 Barbara Bessat-Lelarge (« Castelmore », Bragelonne, 2014) – version longue.
#3 Jean Delas (L’Ecole des loisirs, 2002).
#4 Jean-Baptiste Coursaud  (« Taille Unique », Gaïa, 2004).
#5 Isabelle Stoufflet ( « Scripto », Gallimard Jeunesse, 2011).
#6 Janne Teller et Florence Barrau (Les grandes personnes, 2012).
#7 - 8 Cécile Térouanne  (« Black Moon », Hachette Jeunesse, 2014 et 2008).
#9 Anne Coquet et Véronique Roland (« Darkiss », Harlequin, 2010).
#10 Francine Bouchet (La Joie de lire, 2013).
#11 Béatrice Decroix  (« Confessions », La Martinière Jeunesse, 2003).
#12 Eva Grynszpan (Nathan, 2014) – version longue.
#13 - 14 Natacha Derevitsky (Pocket Jeunesse, 2013 et 2003).
#15 Jean-Claude Dubost (« Pocket jeunes adultes », Pocket Jeunesse, 2004).
#16 Agnès Guérin  (Rageot, 2014).
#17 -18 Sylvie Gracia (« DoAdo », Le Rouergue, 2014 et 2002) – version longue.
#19 Tibo Bérard  (« Exprim’ », Sarbacane, 2013).
#20 Sandrine Mini (Syros, 2014).



Tables-rondes :

#21 Mireille Rivalland (L’Atalante),  Audrez Petit (Orbit),  Barbara  Bessat- Lelarge (« Castelmore », Bragelonne),  Stephane Marsan (Bragelonne) et Charlotte Volper (Mnémos), (2011).
#22 François Martin (« Babel J », Actes Sud Junior), Catherine Bon-de Sairigné (Gallimard Jeunesse), Charlotte Ruffault (« Fiction Jeunesse », Hachette Jeunesse), (2009).