22 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado - # 3 Jean Delas (L’Ecole des loisirs, 2002).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune dont le dossier est consacré à la littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.


Entretien avec Jean Delas, directeur général de l’Ecole des Loisirs.

Propos recueillis par Claude Boulanger
Lecture Jeune n°103 – Septembre 2002.




Depuis le phénomène Harry Potter, la majorité des romans pour la jeunesse semble issue d'un même cépage. Peut-on encore aujourd'hui produire un grand cru classé sans avoir recours à ce terroir magique ? Jean Delas nous dévoile sa pensée.

Lecture Jeunesse : La couverture de vos livres ressemble beaucoup à celle de la NRF, blanc crème avec juste une petite image, le contraire du tape à l'œil. Elle n'a pas beaucoup changé. Est-ce symbolique ?
Jean Delas : À vrai dire, elle n'est pas toujours la même. Depuis deux-trois ans on a modifié l'image, mais insensiblement. Nous nous sommes un peu libérés des contraintes. Elle est toujours blanc crème mais l'image n'a plus forcément la même dimension, elle peut même être en pleine page. Alors pourquoi ? C'est peut-être une pudeur, c'est le classicisme en tout cas. Un de mes confrères m'a confié l'autre jour que sa collection n'allait pas très bien et qu'en la relookant ça irait beaucoup mieux. Je ne suis pas convaincu que cela suffira. Moi j'aime beaucoup le Pomerol, je suis bordelais d'origine, l’étiquette du château Pétrus est la même depuis deux siècles, et dans le château Pétrus, ce qui m'intéresse le moins c'est quand même l'étiquette. Aujourd’hui, dans les livres, ce qui intéresse le plus les éditeurs, c'est la couverture. Alors nous, on s'intéresse beaucoup à la couverture pour interpeller le lecteur, pour lui donner envie d'ouvrir le livre. Et vous remarquerez que « l'école des loisirs » n'apparaît même pas ou le plus discrètement possible. Ce sont des couvertures classiques. Alors je suis très flatté que vous nous compariez à la NRF, ça me touche beaucoup. Il est clair que la couverture de la NRF est indémodable. J 'espère que nos couvertures le sont, peut-être qu'elles se démoderont un peu, mais ça dure déjà depuis pas mal de temps, ça fait déjà 20 ans.

L.J. : Est-ce pour marquer le fait que vous publiez des textes forts, hors mode ?
J. D. : Bien sûr, c'est ce que cela signifie. Nous sommes une maison qui intrigue les gens. Récemment, un papier est paru dans Livres Hebdo dans lequel l'École des loisirs est qualifiée d'« école des secrets ». Ce n'est pas que nous soyons secrets, mais nous ne sommes pas exhibitionnistes, c'est le moins que l'on puisse dire. Il faut savoir qu'Arthur Hubschmid, le directeur des éditions à son origine, est luthérien, suisse allemand, il y a peut-être une raison à cette pudeur, ce ne sont pas des gens très paillettes habituellement. On n'est pas paillettes ici, ça c'est vrai. Sur les albums non plus d'ailleurs, la plupart du temps la mention « école des loisirs » disparaît sur les couvertures.

 L.J. : N'est-ce pas le suprême du marketing que d'enlever le nom même ? La couverture suffirait comme appel... Vous avez cet amour du livre et souhaitez le faire partager. Éditeur, c'est quand même un métier. Pensez-vous que l'aspect commercial fait du tort à ce métier ?
J.D. : Oui. Aujourd'hui, ce qui me terrifie, parce que je suis terrifié, c'est que le matin de Noël 2000, je me suis dit, si on ne tient pas compte du décalage horaire, là ce matin, il y a dans le monde entier des centaines de millions d'enfants qui vont dans leurs paquets de Noël trouver le même livre, le lire en même temps et penser la même chose. Quand on parle de la mondialisation, on parle des méfaits des OGM, pas des méfaits d'Harry Potter. Ce qui est en cause, ce n'est pas la qualité du livre, ce n'est pas le livre lui-même, c'est ce phénomène de hamburgerisation, ou de nikisation, ou de teeshirtisation ou de bluejeanisation. C'est-à-dire, un seul modèle. À Noël dernier - donc un an après -, j'ai rencontré une relation bordelaise, une femme de 50/60 ans qui me dit : « Ah, j'ai pensé à vous récemment, je suis allée au cinéma et j'ai vu Harry Potter, c'est formidable ! ». Je lui ai répondu : « Attendez, moi je suis éditeur de livres, pas producteur de cinéma. » « Mais ce film est tiré d'un livre Harry Potter ? » « Je ne sais pas, je n'ai pas lu le livre, je n'ai pas vu le film, mais d'après ce qu'on m'a dit, oui c'est ça. » Elle me dit : « Tout d'un coup j'ai rajeuni de 50 ans, parce que ce livre était chez ma grand-mère, je le lisais en cachette dans le grenier ». « Il doit y avoir erreur, ce livre est paru il y a un an. » Mais elle m'a soutenu qu'elle l'avait lu à la fin des années 40 chez sa grand-mère. Tout le tapage avait fini par la convaincre qu'elle avait déjà lu un livre qu'elle a simplement vu en film.

L.J. : Harry Potter peut reprendre de vieilles « recettes » anglaises d'autrefois de qualité et de charme.
 J.D. : Mais elle n'a même pas lu le livre cette fois-ci. C'est vrai que quelque part cela pourrait se vérifier, si elle avait lu le livre, mais là ce n'est pas le cas. Elle était complètement manipulée.

 L.J. : Vous êtes contre la série et contre une médiatisation à outrance.
 J.D. : Je suis contre le lavage de cerveau de toute l'interprofession, c'est-à-dire de quelques-uns des libraires, des bibliothécaires, des enseignants, des parents. Des enfants je n'en sais rien : j'ai entendu dire tellement de bêtises, ne serait-ce qu'autour de moi. Une de mes nièces a un fils de 9 ans et me dit : « Ah, je suis tellement contente, Eloi ne lisait rien, il a lu Harry Potter en une soirée ». Je lui dis : « attendez, 600 pages... ». « Mais je vous assure, il a lu ça dans la soirée ». Je ne sais pas pourquoi, mais on en arrive presque à la logique « Mon enfant a lu Harry Potter, donc mon enfant est très intelligent ». Ce qui veut dire que les messages qu'ils ont reçus par les médias, par la télévision, par les journaux, par ce que les libraires leur ont dit ont changé la donne. Les libraires qui étaient habitués à vendre les livres un par un veulent maintenant tous vendre des livres sur palette ! Pourquoi s'embêter à vendre des livres un par un alors qu'on pourrait les vendre 100 par 100 ?

 L.J. : Quand même, Gallimard c'était Pierre Marchand, qui était votre ami. C'était quelqu'un de formidable et il aimait les livres autant que vous. Il était convaincu que l'aspect visuel - images et couvertures très colorées, au contraire des vôtres - permettrait à certains enfants totalement étrangers au monde du livre d'accéder à la lecture.
J.D. : Oui. Pierre Marchand et moi avions beaucoup de points communs, nous étions d'accord sur bien des points de vue, mais nous avions aussi de grandes différences. La maison a toujours été beaucoup moins paillettes que la sienne. Je ne parle pas de Gallimard, je parle de Gallimard jeunesse qui quand même était très latine avec beaucoup de couleurs... Moi je suis très latin aussi, je suis méridional, mais je suis pacsé avec Arthur Hubschmid et sans doute a-t-il apporté dans cette maison, et avec succès, cette rigueur qui n'est pas de la raideur, cette exigence, cette discrétion que nous évoquions à propos de nos couvertures.

 L.J. : Vous dites au fond, Harry Potter c'est le même livre partout dans le monde au même moment. Mais si c'était un livre merveilleux ?
 J.D. : Alors justement, même si c'était un livre merveilleux. Il se trouve que nous avons créé ces trois dernières années trois petites filiales, une en Allemagne, une en Espagne, une en Italie. En fait en Allemagne nous n'arrivions pas à convaincre nos confrères allemands d'acheter les droits de nos livres. Ils les trouvaient trop français, trop légers...Un jour ça nous a agacés et nous avons créé notre propre filiale à Frankfurt qui s'appelle Moritz Verlag où nous publions une sélection que nous pensons être la mieux adaptée au public allemand de nos albums exclusivement, en nous disant qu'il n'y pas de raison que les enfants qui sont de l'autre côté du Rhin soient différents de ceux de ce côté-ci. En réalité, les systèmes éducatifs sont tellement différents, je parle de la famille, de l'école, des comportements culturels fondamentaux historiquement différents, que le Rhin pour ne parler que de cette frontière, n'est pas un fleuve, c'est un océan.

L.J. : Même en 2002 ?
J.D. : Même en 2002. Paradoxalement, la distance qu'il y a entre Paris et Tokyo est beaucoup moins grande que celle qu'il y a entre Paris et Frankfurt ou même entre Strasbourg et Frankfurt, à cause des systèmes éducatifs. Si tous les enfants du monde avaient le même système éducatif, je comprendrais qu'il puisse y avoir un livre unique. Je ne dis pas que ce soit souhaitable, mais je pourrais comprendre. Mais la différence culturelle est telle d'un pays à l'autre, y compris entre des pays comme la France et l'Allemagne qui tout de même sont voisins, dont les histoires se sont croisées quand même au fil des siècles, je ne peux pas imaginer que l'on puisse arriver à faire une telle unanimité dans le monde entier sans manipulation.

L.J. : Et pourtant, il y a quelques années, c'est vous qui avez fait connaître un monde japonais avec Anno. Ne croyez-vous pas que c'est en répandant des chefs-d'oeuvre à travers le monde que l'on arrivera à une meilleure compréhension de celui-ci, mais qu'il faudra un certain marketing pour que ça marche ?
 J.D. : Avons-nous vraiment besoin d'avoir des livres uniques ?

LJ. : Vous avez beaucoup de traductions à l'École des loisirs ?
J.D. : De moins en moins. C'est moins de 20 % de nos parutions.

L.J. : Est-ce donc une volonté de votre part, pour lutter contre ce que vous appelez l'américanisme ?
J.D. : Bien sûr. Alors, on ne s'est pas dit, tiens on va se défendre contre, mais de fait, c'est ce qui s'est passé. Il faut savoir quand même que la plupart des séries dont nous parlons viennent d'une seule maison qui s'appelle Scholastic à New York, c'est une seule entreprise qui est dominante dans le monde entier, ça ressemble à la World Company des Guignols.

L.J. : Des romans américains remarquables sont parus en France. Vous-même avez été le premier à éditer Cormier.
J.D. : Oui mais jamais Lois Lowry, Louis Sachar ou Robert Cormier en d'autres temps, n'ont eu la prétention de dire qu'ils écrivaient des livres pour les enfants du monde entier. Ils sont déjà tellement heureux lorsqu'ils ont quelques lecteurs.

 L.J. : Qu'est-ce qu'un livre pour vous ?
J.D. : C'est quelque chose de très personnel, qui change quand on le lit et qui change à chaque lecture si on le lit plusieurs fois. C'est quelque chose qui n'est pas défini, qui n'est pas figé, c'est presque un pays inconnu. Geneviève Brisac m'a fait part d'une remarque que lui a faite un enfant que je trouve extraordinaire : « Dis Geneviève, on est où quand on lit ? ». Mais c'est un pays qui n'est jamais le même car chaque livre est un pays différent et le même livre peut être un pays différent selon le moment. Alors imposer... Ce n'est pas le livre Harry Potter que je mets en cause, c'est la façon dont ça a été fait et dont c'est fait maintenant.

L.J. : C'est de la fabrique.
J.D. : Oui. On parle toujours des séries qui ont marché, mais jamais des autres. Et Pierre Marchand justement que nous évoquions tout à l'heure n'a pas eu la main heureuse parce qu'il s'était planté dans les collections achetées chez Scholastic. Et s'il a acheté Harry Potter, car c'est lui qui a acheté Harry Potter, il a tiré le 1er tome à 6000 exemplaires et directement en Folio junior. Et tout d'un coup c'est sur le quatrième qu'on a mis la machine en route. Tout d'un coup Scholastic a dit, allez maintenant on met le paquet. Mais les ventes d'Harry Potter étaient les ventes habituelles d'un roman, peut-être un tout petit peu plus. Et maintenant, les gens ayant lu le quatrième, du coup veulent lire les trois autres.

 L.J. : Parlons de la manière de diffuser le livre. Si les enfants n'ont pas la chance d'avoir à côté de chez eux un bibliothécaire, un libraire, comment vont-ils connaître ça ? Est-ce que le marketing ne serait pas un chemin obligatoire pour faire connaître vos livres à beaucoup ?
 J.D. : Je ne dis pas avoir tout résolu, mais je vais quand même vous dire les pas que nous avons franchis ici. Nous avons franchi un premier pas, et c'est une décision collective, en 1975, c'est nous qui les premiers avons fait une collection de poche - couverture souple et prix 10 F - contre l'avis de tout le monde, notamment des bibliothécaires. C'était il y a 27 ans[1].

L.J. : Pourquoi ce choix ?
J.D. : Pour avoir la diffusion la plus populaire, la plus démocratique possible. Parce qu'à cette époque-là on nous reprochait de faire, un de mes amis avait trouvé une formule, « des livres d'art et d'essai pour des parents d'art et d'essai ayant des enfants d'art et d'essai ». On entendait dire « vos livres sont très bien mais ils sont trop beaux, ils sont trop chics, ils sont trop chers et de toutes les façons on ne les trouve nulle part ». Donc en 1975 on a créé la première collection de poche. En fait s'il y a les Médium et les Neuf aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu Renard poche en 1975. En 1977, deux ans après, c'était avant Folio junior qui nous a suivis, on créait Lutin poche, contre l'avis de tout le monde. Première collection d'albums pour enfants au format de poche et à un prix de ce type. Mais ça ne suffisait pas. Il fallait aussi qu'il y ait une librairie à proximité. Nous ne pouvions pas être chez les marchands de journaux parce que nous sommes une maison indépendante, familiale - cette maison a été créée par mon grand-père - elle a des capitaux complètement familiaux et elle est spécialisée. Elle ne publie que des livres pour la jeunesse. Ce qui veut dire qu’économiquement nous sommes des nains, même par rapport à nos confrères éditeurs. Donc si je veux être présent dans ce qu'on appelle les petits points de vente, les magasins de proximité, les maisons de la presse par exemple, il faut que je passe sous les fourches caudines de grossistes qui, en France, ne sont pas indépendants de l'édition. Ils en sont totalement dépendants et notamment de la maison Hachette. Hachette serait ravi de mettre mes livres dans les kiosques de gare et ailleurs. Mais inexorablement à terme je serai phagocyté par la maison Hachette et comme je tiens à cette liberté de création, à cette indépendance, et bien on préfère ne pas être dans ces petits points de vente. Cela étant, il fallait trouver une solution. C'est en 1981 que nous l'avons trouvée. Nous avons recherché avec Arthur Hubschmid l'endroit où nous étions sûrs de trouver tous les enfants. Le seul endroit où nous sommes sûrs de trouver tous les enfants c'est à l'école. Ils y sont tous, dès l'âge de 3 ans. Et là nous avons inventé, à notre manière, ce que les Américains appellent un « school book club », un club de livres pour enfants qui s'appuie sur le système scolaire.

 L.J. : Ce qui est un vieil adage de l'enseignement français.
J.D. : Mais là, il s'agissait de livres pour les familles, diffusés aux familles via l'école. Nous avons créé ça en 1981 avec un club qui s'appelle Kilimax. Celui-ci s'est développé au fil des années. Aujourd'hui il y a sept clubs qui couvrent de la toute petite enfance jusqu'aux grands adolescents.

 L.J. : En somme vous faites du marketing à l'école en prenant comme client le public captif.
J.D. : Ce n'est pas du marketing. Franchement, où allez-vous trouver des enfants en dehors de l'école ?

L.J. : Vous liez l'école et le livre.
J.D. : Mais c'est l'histoire de la maison. Ça s'appelait les éditions de l'École et ça s'appelle toujours ainsi. Et dans l'École des loisirs, il y a « l'école », c'est toute notre idée. Et ce qui se passe avec la réforme de l'école maternelle et primaire va complètement dans ce sens. L'école dont parlent ces nouveaux programmes, c'est celle dont nous rêvons depuis 40 ans, c'est l'école des loisirs, c'est pour autre chose. C'est un endroit où enfin le livre pour la jeunesse entre à l'école par la grande porte non pas pour la scolarisation mais pour une lecture. La lecture est reconnue comme une discipline, alors qu'elle ne l'était plus. Elle n'était reconnue que comme support d'activité de grammaire, de vocabulaire, de composition française.

L.J. : On pourrait imaginer à vous entendre que hors de l'école, certains éditeurs essayeraient de piéger l'enfant par une démarche marketing.
J.D. : Je ne veux piéger personne. Mon idée est de dire que la diffusion du livre dans ce pays n'est pas démocratique du fait du poids des grands groupes d'édition sur le réseau de diffusion dit populaire, c'est-à-dire petits points de vente et grande distribution qui sont aux mains d'Hachette. Il fallait trouver un moyen qui soit économiquement acceptable par tous, qui n'aille pas à rencontre de la diffusion faite par les libraires et où on puisse donner la chance à tous les enfants. Et le seul moyen c'est d'aller là où l'on est sûr de les trouver tous, c'est à dire à l'école. J'aurais pu passer par les bibliothèques, mais même si les bibliothèques sont des lieux publics et fortement fréquentés, malheureusement tous les enfants ne vont pas à la bibliothèque.

L.J. : Oui mais justement ceux qui se déclarent pour une grande diffusion avec des couvertures clinquantes, « paillettes » comme vous dites, c'est pour en rendre un objet de rêve au même type qu'une robe paillettes ou des nikes. Finalement, la rencontre avec un livre épatant peut avoir lieu comme ça, passer par-là, par un produit - car il s'agit quand même d'un objet qu'on achète - qui ne paraît pas rébarbatif.
J.D. : La démarche est différente, non pas à l'arrivée mais au départ. On arrive à une édition d'offre et à une édition de demande. Il y a des éditeurs d'offre, dont nous faisons partie. Chaque livre qui sort de notre maison est une sorte de bouteille à la mer qui est lancée avec l'espoir que des gens la déboucheront et peut-être que ça sera du Haut-Brion qu'il y aura à l'intérieur, ou du Pétrus. Et puis il y a les éditeurs de demande qui eux font vraiment du marketing, c'est-à-dire qui eux font des enquêtes, paient des sommes considérables pour essayer de savoir ce qui plaît aux enfants. Qui le font comme on le fait pour tous les autres produits. Et ça va même plus loin. Dans une interview récente de Livre Hebdo le nouveau directeur de Bayard Éditions parle de nouvelles collections dont les premiers titres devaient paraître en juin - il parle de ça en avril. Il annonce qu'il en sort six. Ils ne sont pas encore écrits mais la bible est écrite. La bible ce n'est pas celle à laquelle nous pensons vous et moi, c'est comme un loft story, c'est le canevas de ce qui va se passer. On va faire croire que c'est une histoire vraie et en réalité tout est calculé. Autrement dit, on écrit des livres comme on monte une émission. Quelque part, nous passons de la série américaine Starsky et Hutch, ce n'était pas parfait mais bon, à la real TV. Et dans le domaine du livre de jeunesse, on passe d'Enyd Blighton et du Club des cinq, ce n'était pas terrible mais c'était pas si mal, on va trouver ça très bien maintenant, or souvenez-vous ce qu'on disait d'Enyd Blighton il y a 30 ans...

L.J. : Si vous vous placez du côté de l'enfant, c'est-à-dire celui à qui est destiné le livre, autrement dit en terme marketing, le client, comment voulez-vous qu'il sache aller vers vos bouteilles de Pétrus plutôt que vers le coca ?
J.D. : Ça s'appelle l'éducation. Les enfants sont quand même entourés d'adultes, de leurs parents, de leurs enseignants, d'éducateurs professionnels, de bibliothécaires. J'aime beaucoup le Pomerol et j'aime presque autant le Grave, il se trouve que je suis né dans le vignoble bordelais, dans ma famille on est viticulteur depuis cinq générations et mon père était négociant en vin. Mon palais a été éduqué y compris dans mon enfance. Je buvais du vin rouge à 7-8 ans.

L.J. : C'est merveilleux, mais tous les enfants n'ont pas de vigneron à proximité. Et certains ont peut-être besoin malgré tout d'une autre forme d'intermédiaire. Le marketing a peut-être été créé pour mettre l'enfant directement en rencontre avec un produit qui peut déclencher du rêve. Vous faites grande confiance aux enseignants et aux bibliothécaires. L'Anglo-saxon, lui, fait peu confiance à l'école et il a misé plutôt sur le centre commercial.
 J.D. : C'est une question d'argent. Vous n'avez pas à vous faire d'illusions là-dessus. Il n'a misé que sur l'argent. J'ai un fils éditeur. Il est directeur général des éditions Casterman. Sa maison a été rachetée par Flammarion puis par le groupe italien Rizzoli. Nous avons évoqué les effets de groupes, ce besoin de rendre compte, cette exigence de comptes-rendus constants, ces parapluies ouverts pour se protéger, le jeu des chaises musicales... et nous sommes arrivés à la constatation suivante : à l'École des loisirs, quand on publie un livre on pense au lecteur, on pense principalement et surtout au lecteur. Dans les groupes éditoriaux, on pense d'abord aux actionnaires, et c'est toute la différence. C'est-à-dire, on ne pense qu'à l'argent. Ça fait 30 ans que je travaille avec la FNAC. J'ai parlé une fois pour toutes d'argent au début. Pendant 20 ans, nous n'avons parlé que des livres, nous n'avons plus jamais parlé d'argent. Depuis 5 ans, on a commencé à parler des livres et un peu d'argent, puis un peu moins des livres et un peu plus d'argent et aujourd'hui on ne parle plus que d'argent, c'est-à-dire qu'on ne parle plus de livres. Ce serait des boîtes de conserves ou des couches-culottes, ce serait pareil. Alors qu'elle fasse ça avec mes confrères qui publient ces produits surgelés ok, mais moi je ne peux pas l'admettre ou alors je change de métier, je me mets moi aussi à faire des couches-culottes et des produits surgelés. Je préfère m'en aller à ce moment-là.

L.J. : Vous êtes quand même un peu sévère.
J.D. : Je suis d'autant plus à l'aise que ma maison va très bien, malgré toutes ces agressions l'année où Harry Potter est sorti, la vente de nos romans a progressé de 14%, ce qui est considérable, comme si des gens avaient réagi et je pense que la réaction est en train de venir. Alors si je fais du marketing, c'est comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose. Il se trouve que j'ai fait une école de marketing. Je suis diplômé d'HEC. Je n'ai jamais fait que de l'édition. Je suis sorti de l'école et je suis arrivé ici. La première chose que j'ai comprise en arrivant ici, c'est qu'il fallait que j'oublie tout ce que je venais d'apprendre pendant mes trois ans de scolarité à HEC.

 L.J. : Êtes-vous confiant dans l'avenir ? Pensez-vous pouvoir résister face à ces créations - peut-être fabriquées, peut-être géniales parfois - liées au monde de l'argent ?
J.D. : Oui je résiste mais je sors les griffes.

L.J. : Imaginez que vous ayez la possibilité d'être dans toutes les maisons de la presse, dans toutes les grandes surfaces avec vos mêmes principes moraux, esthétiques et littéraires. Le feriez-vous ?
J.D. : Bien sûr. La NRF y va avec ses couvertures blanches et son filet noir et rouge. Et il n'y pas que le prix Goncourt.

 L.J. : Ces jeunes enfants que vous aurez éduqués, reconnaissez-vous que, si à l'âge adulte ils ne fréquentent pas de librairie, l'hypermarché sera le seul endroit où ils auront accès aux livres ?
 J.D. : C'est pour ça que, pour ne pas qu'on me dise que je suis snob, depuis deux, trois ans, petit à petit, tout en conservant mon identité, je commence à rencontrer des gens de chez Carrefour, de chez Auchan. Je vais vous lire une note que j'ai diffusée à mes collaborateurs le 28 juin 2002 : « Contrairement aux idées communément reçues, l'École des loisirs est sans aucun doute l'éditeur français pour la jeunesse le plus authentiquement populaire. Le tout n'est pas d'affirmer ce constat quelque peu provoquant, encore faut-il le prouver. Aucun professionnel ne pourrait nier que l'École des loisirs est de longue date l'éditeur le mieux implanté dans les bibliothèques publiques, les crèches, les classes et les bibliothèques des écoles maternelles et primaires et de plus en plus dans celles des collèges. Peut-on imaginer des lieux plus démocratiques que les établissements énumérés ci-dessus ? Cette mise en place s'est faite progressivement au fil des années en partenariat avec des libraires hautement qualifiés qui constituent encore aujourd'hui le noyau dur de notre réseau de diffusion... l'École des loisirs doit-elle et peut-elle s'en accommoder encore aujourd'hui ? La réponse est à la fois idéologique et économique(...) en poursuivant ou en amorçant sans délai mais avec patience, modestie, insistance et ténacité, notre approche récente de la grande distribution générale, en donnant aux petits points de vente avec des offres vraiment adaptées à leurs possibilités qui sont nettement plus grandes qu'on ne le pense souvent, la chance de bénéficier des retombées réellement positives de la diffusion exceptionnelle des Max ». Autrement dit, la volonté constante que j'ai eue, et que je continue à avoir malgré mes 63 ans, est de faire en sorte que ce qui nous semble être le meilleur en fonction de nos critères à nous, nous devons le diffuser pour le plus grand nombre. Sans doute aussi pour des raisons économiques, je ne suis pas un philanthrope complet, d'ailleurs vous ne le croiriez pas, mais surtout pour des raisons idéologiques. J'ai dit à ma mère que je me sentais investi d'une mission, quelque part oui. Mais je suis aussi de ces gens qui ont eu la chance de rencontrer des bibliothécaires, des enseignants exceptionnellement remarquables et qui, avec encore plus de générosité que moi, avec des rémunérations souvent faméliques, ont milité avec un côté de résistant. Par moment, je les qualifie de « combattants de l'ombre ». Tous ces gens qui se battent depuis les années 60 bec et ongles, ont obtenu que l'édition française pour la jeunesse qui était l'une des pires des pays développés soit devenue l'une des meilleures. On s'est battu pour que le réseau des bibliothèques de lecture publique qui était l'un des pires d'Europe devienne l'un des meilleurs. On s'est battu pour que la présence du livre de jeunesse en milieu scolaire qui était l'une des pires est en train de devenir l'une des meilleures. On pourrait dire « on a gagné ». Mais ce qui me terrifie, c'est que j'ai l'impression qu'on a gagné pour d'autres, c'est-à-dire d'avoir préparé le terrain pour la grande production.

 L.J. : Justement, si vous commencez à aller vers la grande distribution, cela ne signifie- t- il pas changer de cap, et pour que ça marche, accepter que vos couvertures soient modifiées ?
 J.D. : C'est sans espoir pour la grande distribution. Jamais je ne l'accepterai et ils ne me le demanderont pas. C'est à prendre ou à laisser. Mais, justement j'ai convaincu Isabelle Leclerc. Notre contact a commencé dans un salon du livre. Elle m'a demandé pourquoi je ne voulais pas lui vendre des livres. Je lui ai répondu, Madame ce n'est pas que je ne veuille pas vous vendre des livres. Je vous en vendrai quand vous aurez des gens capables de les vendre. Pour cela il faut les former. Et j'ai contribué à former les vendeurs, les responsables de rayons livres de chez Leclerc pour leur apprendre ce que c'était qu'un livre, à quoi ça servait... Et la même Isabelle Leclerc a eu l'intelligence de créer non pas dans la grande surface mais juste à côté, ces lieux qui sont, peut-être pas parfaits, peut-être pas aussi bons que certaines très bonnes librairies mais bien meilleurs que la plupart des librairies.

L.J. : Vous savez que ce nouveau concept d'espace culturel autour de l'hypermarché est une création typiquement américaine ?
J.D. : Les Américains ont compris beaucoup de choses. C'est qu'en Amérique on ne mélange pas tout. Pour le livre de jeunesse, il y a des éditeurs pour le mass market et des éditeurs pour les librairies et les bibliothèques. Et ce ne sont pas les mêmes. Quand on voit un livre de Scholastic, on sait que c'est pour le mass market. Le grand trouble, c'est que le partenaire de Scholastic en France, c'est Gallimard, c'est la NRF. C'est là la perturbation. En France, on veut tout faire. Pierre Marchand aimait gagner des sous mais il y a des limites qu'il n'a jamais franchies. La grande perturbation est postérieure à son départ.

L.J. : L'idée d'un éditeur est souvent de vendre un livre très grand public pour se permettre d'éditer un livre rare, plus difficile. Vous n'y croyez pas ?
 J.D. : Non. Tout le monde préférerait vendre en très grande quantité tous les livres. Sans doute faut-il pour sortir un très grand livre en publier pas mal, mais c'est vrai de tout le monde, on a tous ce rêve là. Mais c'est tellement compliqué. Cela dépend de l'évolution des auteurs, de l'époque. Max et les maximonstres s'est vendu à 300 exemplaires la première année, on doit être à plus de 300 000 en ventes cumulées.

 L.J. : Le monde des livres pour adultes est déjà très lié au marché et à la grande distribution. Croyez-vous qu'il en va de même pour la jeunesse ?
 J.D. : Elle était très protégée, elle l'est moins parce qu'il n'y a pratiquement plus de maisons d'édition spécialisées pour la jeunesse. Nous sommes quasiment les derniers en dehors de petites maisons, ça n'a rien de péjoratif.

L.J. : Toutefois, quand une maison n'est pas spécialisée, il peut se produire un phénomène d'intergénération intéressant.
 J.D. : Nous, nous l'avons trouvé indirectement avec les éditions de l'Olivier. Alors ce n'est pas le même argent, mais ça communique. La grande difficulté est que l'édition jeunesse aujourd'hui est principalement département jeunesse de maisons de littérature. Et dès l'instant où ces maisons sont gagnées par le marketing, elles font rejaillir leur expérience marketing et leurs pratiques commerciales sur la jeunesse. Et Gallimard est le premier à l'avoir fait avec succès. Les autres ont suivi. Aussi pour l'avenir, je reste optimiste, parce que je suis optimiste de nature, mais je suis aussi un combatif.




[1] Les tous premiers livres pour la jeunesse au format poche sont d’abord apparus dans les pays anglo-saxons.

21 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado # 2 - Barbara Bessat-Lelarge (« Castelmore », Bragelonne, 2014)

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune dont le dossier est consacré à la littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.



Entretien avec Barbara Bessat-Lelarge de Castelmore

Avril 2014

Propos recueillis par Sonia De Leusse-Le Guillou et mis en forme par Cécile Watremez




SLG : Barbara Bessat-Lelarge, pouvez-vous nous retracer brièvement votre parcours, de la librairie à l’édition ?
Barbara Bessat-Lelarge : Il n’y a pas de voie royale pour entrer dans l’édition. J’ai commencé par des études littéraires en faculté d’anglais, mais je n’étais pas intéressée par le professorat. J’ai donc décidé de décidé de devenir libraire en passant mon diplôme en alternance. J’ai d’abord travaillé dans une librairie anglophone très littéraire où j’ai essayé de développer la fantasy. Puis, en rejoignant une enseigne française, je me suis tournée vers la jeunesse pendant sept ans. C’est lors d’une conférence au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil que j’ai rencontré Alain Névant et Stéphane Marsan. Ils souhaitaient lancer une collection pour la jeunesse depuis longtemps, or j’avais envie de travailler pour leur maison. Quelques mois plus tard, nous avons créé le label Castelmore.

SLG : Bragelonne est une maison d’édition indépendante qui représente une réussite tout à fait particulière au sein de l’édition. Pouvez-vous nous rappeler son origine ?
BBL : La maison a été fondée par six associés un 1er avril mais cela n’avait rien d’un poisson ! Tous étaient plus ou moins professeurs. Il y avait aussi un libraire, un directeur financier… Ils partageaient une envie, se faire plaisir et faire un travail qui leur plaisait. Lorsqu’ils ont monté Bragelonne en 2010, le pari était osé ! C’est aujourd’hui le premier éditeur de littératures de l’imaginaire avec un catalogue de plus de 500 titres actifs et un chiffre d’affaires de 13 millions d’euros.

SLG : Pouvez-vous nous rappeler la genèse de la création de Castelmore en 2010 ?
BBL : L'idée était de recruter des lecteurs plus jeunes et de faire un lien vers le reste de la production de Bragelonne. Alain Névant et Stéphane Marsan commençaient à envisager de se lancer dans la littérature de jeunesse au moment où je les ai rencontrés. Puis, nous avons commencé à collaborer. 

SLG : A quelle phase de la publication intervenez-vous ? 
BBL : Je suis directrice de collection et j’effectue le travail d’une éditrice en gérant les manuscrits de l’achat de droit à la publication finale : j’interviens moi-même sur les textes à publier et je supervise les tâches des autres services sur les titres de Castelmore.

SLG : Pourquoi avoir appelé cette collection Castelmore ?
BBL : La maison, comme ses collections, portent des noms de personnages d’Alexandre Dumas. Cela correspondait à la volonté de ses fondateurs de publier des romans d’aventures, de la littérature populaire, d’où cette référence marquée à Dumas. Castelmore est le château où le personnage historique dont Dumas s’est inspiré pour créer d'Artagnan, a vécu au 17e siècle. 



SLG : Quelle était la ligne éditoriale initiale de la collection ?
BBL : Nous souhaitions éditer des textes fantastiques au sens large, de la littérature de l'imaginaire qui regroupe tous les genres, des histoires de vampires, d’anges et de démons, ou de la mythologie à la Percy Jackson[1], par opposition aux récits réalistes. A partir du moment où il y avait un élément fantastique, le livre pouvait rentrer chez Castelmore. L’offre devait être proche de celle de Bragelonne et Milady – pour les new adults[2] –  mais pour un lectorat plus jeune. Nous avons alors publié des auteurs qui avaient écrit pour un lectorat adulte mais aussi pour des adolescents. De mon côté, cela faisait deux ans que j’étais lectrice de manuscrits young adults pour Bragelonne, ce qui a permis de bien préparer le lancement. Aujourd’hui, les agents anglais m’envoient des titres pour lesquels je rédige des fiches de lecture avant d’en discuter en comité de lecture avec Stéphane Marsan, au sein de la maison.

SLG : Avez-vous d’emblée décidé de cibler les jeunes adultes ?
BBL : Oui, cela correspondait pour nous à de la littérature pour adolescents mais avec un nom plus attractif. J’avais vu le terme pour la première fois, il y a plus d’une dizaine d’années, chez Pocket, qui reprenait alors des textes de littérature générale pour les publier à destination des jeunes, afin de servir d’intermédiaire avec le rayon adulte.

SLG : Comment définissez-vous un livre pour les jeunes adultes ?
BBL : Le segment young adult s'est d’abord cherché. Aujourd'hui, j'ai quelques critères comme l’âge du héros ou la voix narrative, par exemple. Disons grossièrement que le héros a généralement 15-16 ans. Il est le personnage principal qui parle à la première personne pour permettre une identification très forte du lecteur – et si c'est à la 3e personne, c’est son point de vue qui sera relaté. Enfin, ce héros en quête de lui-même veut changer le monde pour y trouver sa place.

SLG : Les critères du young adult à l’américaine sont assez stricts, n’est-ce pas ?
BBL : Oui, le young adult y est assez formaté : le middle-grade s’adresse aux 10-13 ans et correspond chez nous aux années collège, à cette différence que le collège dure 3 ans et lycée 4 ans aux Etats-Unis, ce qui peut entraîner des décalages dans les contenus de romans par rapport à nos repères. Le young adult, qui suit, s’adresse aux 13-18 ans, donc aux lycéens (en incluant la 3e), même si on sait aujourd’hui que cette limite haute est artificielle puisque des lectrices de plus de trente ans y trouvent elles aussi des histoires qui les passionnent. Enfin, le new adult rapproche les corps en osant la sexualité pour les lecteurs à l'université, ou entrés dans la vie active. Mes livres étant classés en jeunesse, je me refuse à publier du new adult  dont les contenus seraient trop crus pour de jeunes lecteurs. Ces titres trouveraient plutôt leur place chez Milady, en rayon adulte.   

SLG : Qui sont les lecteurs de Castelmore ?
BBL : Les lectrices (nous avons plus de mal à faire lire les garçons) adolescentes sont notre cœur de cible, mais nous visons également les jeunes femmes de vingt, trente ans, les mères de famille qui prennent les livres de leur fille. Comme notre lectorat est très diversifié, la grande difficulté est de parvenir à s'adresser à chacun de ses membres. Trouver une couverture qui plaira à la fois à une jeune fille de 15 ans et à une femme de 30 ans est une vraie gageure. Certains forums sur lesquels les lectrices s'écharpent sont symptomatiques. Je crois que c’est le seul genre pour lequel les couvertures revêtent une telle importance. La fantasy est régie par de nombreux codes tandis que le young adult, très éclectique, suit les tendances. Aussi les canaux de communication que l'on va choisir sont-ils essentiels. Or la répartition de notre budget de communication pour mesurer la complexité de cette question s’avère toujours très discutable entre les magazines (que les adolescents ne lisent plus) et internet. Ajoutons à cela le fait que les lecteurs sont aussi très autonomes.

SLG : Bragelonne sort un nombre conséquent de livres chaque année. Quel est le rythme de publication de Castelmore ?   
BBL : Pour le lancement, en 2010, nous avons publié 2 à 3 livres par mois et comptabilisons, après 4 ans et demi d’existence, une centaine de titres. Aujourd'hui, nous en sortons un ou deux par mois maximum, quand Bragelonne en affiche 5 et Milady environ 10. Cela représente une trentaine de titres à gérer chaque mois avec les opérations commerciales et les réimpressions. Nous avons publié une.

SLG : Vous avez récemment fait le choix de ralentir ce rythme de production…
BBL : Comme le marché s'est bien étoffé et que la plupart des éditeurs se sont lancés dans le fantastique, nous n’avons pas voulu surproduire. Je pense que le marché n'est plus en mesure d'absorber autant de nouveautés. Nous avons donc donné la priorité à certains auteurs que nous voulions valoriser, comme Kelley Armstrong[3] ou Richelle Mead[4], par exemple, qui faisaient déjà partie de la maison.

SLG : Quel est votre analyse du positionnement de cette collection après 4 ans de recul ?
BBL : Le segment young adult est sujet aux modes. Je constate nettement aujourd’hui un retour vers des textes plus réalistes. En témoigne notamment le succès du dernier roman de John Green, Nos étoiles contraires[5]. C’était aussi l’orientation de la Foire de Bologne, cette année, où m’a été proposé un grand nombre de textes autour du thème du suicide. Or, nous nous nous sommes rendu compte l’an dernier que les romans de fantasy publiés chez Castelmore ne rencontraient pas autant de succès que nous l’aurions pensé. Les retours sur la qualité des livres, régulièrement primés, sont excellents. En revanche, c’est directement chez Bragelonne que les lecteurs vont chercher de la fantasy. Nous avons donc adapté la ligne éditoriale de Castelmore. Cela montre à quel point le secteur young adult fonctionne de façon particulière. Les autres genres sont au contraire plébiscités, de la bit-lit à la dystopie. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de suivre le mouvement plus réaliste qui s’amorçait et de ne plus nous donner de limites : nous allons désormais publier tout type de littérature de fiction, quel que soit son genre. 

SLG : Le mélange des genres caractérise plutôt les romans de littérature de jeunesse. Ce cloisonnement a-t-il été néfaste à la collection ?  
BBL : Plutôt que néfaste, je dirais qu’un tel cloisonnement était artificiel, tout à fait légitime dans les catalogues adultes de la maison, mais moins pertinent en jeunesse. Dans Vampire Academy par exemple, les vampires pratiquent la magie. Devons-nous classer le récit en bit-lit ou en fantasy ? C’est une spécificité de la jeunesse de se réinventer sans cesse et d’évoluer en mélangeant les genres au fil des années. A nous de le prendre en compte et de proposer de nouvelles orientations, notamment vers des récits plus réalistes.
                        
SLG : Comment expliquez-vous ce changement de perspective ?
BBL : Chez Castelmore, un best seller se vend aujourd’hui en moins grand nombre d’exemplaires qu’il y a deux ou trois ans. Des changements ont donc eu lieu : depuis janvier 2014, la collection est diffusée par l’équipe Hatier et distribuée par Hachette Si le groupe connaît bien le middle grade, il lui faut se familiariser avec le young adult. Il est encore trop tôt bien sûr, pour mesurer les effets d’un tel changement pour nous. Notre mise en place en librairie sera désormais plus adaptée aux points de vente pour ne pas surcharger les stocks des libraires, au profit d’un réassortiment régulier. Bragelonne est un éditeur de fonds ; à son image, Castelmore, constitue un catalogue. Cette politique de diffusion semble donc bien adaptée à la maison.


SLG : Pouvez-vous nous donner un exemple de titre que vous allez prochainement publier dans une veine plus réaliste ? 
BBL : A l'automne, nous sortirons Nom de code Verity, un roman très poignant d’Elizabeth Wein, auteur américain qui vit en Ecosse, sur la 2e Guerre mondiale. Il met en scène deux espionnes anglaises qui se crashent en France puis l'une d'elles se fait capturer par les SS. Le récit commence au moment où la jeune femme prisonnière déclare qu'elle est lâche, et prête à livrer toutes les informations qu’elle détient. Elle raconte peu à peu son parcours et l'amitié qui la lie à l’autre personnage. Pendant la guerre, des femmes pilotaient effectivement des avions, même si c’était exclusivement pour des livraisons et des repérages. L’auteur est une femme passionnée d'aviation qui arrive très bien à retranscrire l’atmosphère de cette l'époque. Réaliste, historique, et roman d’aventures à la fois, ce type de texte n'était pas du tout dans notre ligne auparavant. J’ai présenté le manuscrit à Stéphane Marsan qui a toujours cette faculté de se laisser surprendre par un livre. Nous nous sommes alors demandé si ce titre resterait isolé, une sorte d’ovni dans le catalogue, ou s’il ne marquerait pas l’élargissement de la ligne éditoriale en faisant sauter les barrières de genres qui n'ont pas beaucoup de sens en littérature jeunesse. Dans cette lancée, nous allons publier deux comédies romantiques grand public, d'adolescents d'aujourd'hui. Ces romans s’intégreront au reste de la production. Nous aurons toujours deux types de publications, certaines, plus commerciales qui permettent à d’autres,  très qualitatives et littéraires, d’exister.

SLG : Ne craignez-vous pas que Castelmore soit moins bien identifié et se confronte à la concurrence d’autres éditeurs ?
BBL : Non. Je crois que c’est une chimère de se battre sur cette image de maison d'édition de genre car le lien Castelmore/Bragelonne, n'a pas été perçu par nos lecteurs mais seulement par les spécialistes, les professionnels ou les connaisseurs. Ensuite, nos couvertures sont assez parlantes pour que le lecteur reconnaisse de lui-même le genre du livre. Par ailleurs, ce que Castelmore s’apprête à faire en ouvrant sa ligne éditoriale, Milady l’a également commencé en se dirigeant vers la littérature plus générale, des romances plus réalistes, de la woman's fiction. Et Bragelonne se tourne vers le polar. Enfin, nous avons remarqué que le lectorat young adult n’était pas spécialement fidèle à une collection et qu’il lisait surtout ce dont les médias parlent le plus. 

SLG : A vous entendre, les young adults seraient les représentants de la culture mainstream[6]
BBL : D’une certaine façon, oui. Ils ont envie d'une lecture sans difficulté, qui les touche et les détende sans mal de tête !

SLG : Comment recherchez-vous de nouveaux textes, désormais ? Vous arrive-t-il d’acheter des romans sur un pitch ?
BBL : Le mot d’ordre que je donne aux agents ? « Surprenez-moi » ! C’est aussi ce que nos lecteurs attendent. Jusqu'ici, je n’ai jamais parié sur un pitch. Ce n’est pas la façon de travailler de la maison et il nous est difficile d’enchérir au niveau de la concurrence, face à de gros éditeurs comme Hachette ou Pocket! Ce n’est pas notre politique, raison pour laquelle je fais beaucoup de veille. Nous avons décidé de « construire » des auteurs mais nous ignorons la recette pour concocter des best-sellers.  Rester fidèle à des écrivains en qui nous croyons me paraît donc être la meilleure option. Certes, nos livres doivent être rentables ; des licences comme Monster High[7] ont un réel impact, et nous permettent grâce à un important volume de ventes de faire découvrir de nouveaux talents.

SLG : Découvrira-t-on des auteurs d’autres nationalités qu’anglo-saxonnes chez Castelmore ?
BBL : Nous rencontrons des agents de différents pays mais la difficulté est de trouver des lecteurs fiables dans des langues étrangères autres que l’anglais. Des auteurs français avec qui je suis en relation vont me proposer des livres bientôt à maturité. Nous avons déjà quelques titres de très bonne qualité, que ce soit 14-14[8] ce mois-ci, ou la trilogie à paraître de Lise Syven, La Balance brisée, avec un ancrage dans le réel mais des sorciers magiciens, qui témoigne d’une maîtrise étonnante[9]. Je n’ai quasiment rien eu à retoucher sur son premier tome, Subliminale, ce qui est particulièrement rare. Elle avait déjà publié des titres de fantasy pour adultes, aux éditions du Riez[10], mais La Balance brisée est sa première trilogie jeunesse, qui s’adresse à un lectorat à mi-chemin entre le middle grade et le young adult car l’héroïne qui est d’abord en classe de troisième finit l’aventure en première. Nous sortirons également en fin d'année Le jour où, un autre titre de Paul Beorn, l'un des deux auteurs de 14-14. Ce one shot rend hommage à Sa majesté des mouches[11] : tous les adultes du monde se sont endormis. Seuls restent les adolescents de moins de 16 ans… et la zizanie que cela peut représenter ! Il s’agit d’un roman coup de poing un peu cru, qui rappelle les livres de Melvin Burgess[12] dans la façon de traiter les relations entre les personnages. Nous avons donc pas mal de projets mais aucun calendrier ou programmes fixes de sorties ni contraintes de genres sachant que nous ne publions pas plus de 4 nouveaux auteurs français par an.
 
SLG : Comment allez-vous gagner votre place parmi les autres ?
Le rayonnement mondial de certains titres est fort (avec des adaptations en film ou en série TV par exemple) et nous sommes confiants. Ensuite, une série comme Monster high a fait de meilleures ventes en France qu’en Angleterre. La qualité de notre travail est donc visible pour les agents littéraires qui nous proposent des titres intéressants. Enfin, nous sommes des coureurs de fond, donc nous continuerons à publier des livres qui feront partie de notre catalogue.

SLG : Le marché du young adult ne semble pas tenir ses promesses de ventes. Pour certains éditeurs, ce segment n’était qu’une invention marketing de maisons généralistes qui cherchaient à toucher un public jeunesse. Pensez-vous que cela explique la baisse de ses résultats ?
BBL : Ce n’est pas entièrement faux. Ce phénomène, qui a un peu plus d’une dizaine d’années, s’est désormais fait une place. Qu'on le veuille ou non, cette segmentation au départ artificielle, s'est implantée aujourd'hui, et ses chiffres ne sont pas mauvais. Le mal endémique ne tient pas à la tranche d’âge mais à la surproduction. C’est un cercle vicieux : restreindre sa production entraîne une perte de visibilité par rapport aux autres… Or chaque éditeur veut assurer sa place, d’où la production en masse. Pour relativiser cette analyse, j’ajouterais que les tendances du marché sont cycliques : le young adult est en ce moment complètement bouché, mais il repartira ensuite sur des bases plus saines. Certes, le milieu du livre a traversé une très forte crise, qui a touché notamment les librairies et les petits éditeurs indépendants mais le marché est quand même globalement stable même si la crise récente a généré des baisses. En tant que jeune éditrice optimiste, j’ai tendance à regarder « le verre à moitié plein » pour pouvoir me projeter !  Je crois qu’il y a encore beaucoup de voies à explorer et à inventer. Je ne cesse d’inciter des auteurs français à expérimenter des modes de créations numériques nouveaux et non linéaires, par exemple. Nous sommes dans une phase de transition qui ne doit surtout pas être vue comme un frein mais comme un réservoir d'idées avant tout. Et Bragelonne est le village gaulois qui résiste et fait ses propres expériences !






[1] Rick Riordan, Saga des Percy Jackson qui compte 5 tomes publiés entre 2005 et 2010, Albin Michel, Wiz.
[2] Les romans pour new adults s’adressent à la tranche d’âge des 18-25/30 ans, peuvent comporter des scènes de sexe et s’adressent aux étudiants et aux jeunes entrés dans la vie active.[3] Pouvoirs obscurs, 3 tomes, Castelmore, parus en février, mars et mai 2011.
[4] Vampire Academy, 6 tomes, Castelmore, parus en 2010 et 2011 et, pour les adultes, Succubus Blues, 6 tomes, 2009 à 2012 et L’échiquier des Dieux, L’ère des miracles, tome 1, Bragelonne, 2014.
[5] Nathan, 2013.[6] Frédéric Martel, Mainstream « enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde », Flammarion, 2010.
[7] Le meilleur lancement de l’histoire de Castelmore en octobre dernier avec une mise en place de 20000 exemplaires pour les deux premiers tomes et une réimpression du tome 1 à 10000 exemplaires. Gitty Daneshvari, Monster High – Meilleures goules pour la vie et Goules toujours, Castelmore, 2013.
[8] Paul Béorn, Silène Edgar, Castelmore, 2014.
[9] Lise Syven, Castelmore, 2014.
[10] Les Chroniques de Siwès, éditions du Riez, 2012
[11] William Golding, Sa majesté des mouches, première parution en 1954.
[12] Voir le numéro n°139 de Lecture Jeune, Melvin Burgess
, septembre 2011.



18 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado # 1 - Alain Névant (Bragelonne, 2014).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune dont le dossier est consacré à  la littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.




Entretien avec Alain Névant
Mars 2014



Sonia de Leusse-Le Guillou : Alain Névant, vous êtes co-fondateur de Bragelonne, une maison d’édition de fantasy. Cette étiquette n’est-elle pas restrictive ?
Alain Névant : Non, au contraire. Ce genre ne date pas du 20e siècle. La fantasy est la plus vieille littérature au monde (avec des récits comme celui de Gilgamesh, par exemple). Le terme vient du grec fantasia/fantasma et signifie « rendre manifeste ». La fantaisie est donc une projection de ce que l'on a dans la tête et que l'on vise à extérioriser. La fiction n’est autre qu’une façon d’ordonner, de figer, cette fantaisie. Je voudrais rappeler que, jusqu'à l’époque des frères Goncourt, le terme n'était pas galvaudé ! C'est entre les deux Guerres mondiales qu’il s'est édulcoré.

SLG : A quel moment vous êtes-vous familiarisé avec cet univers ?
AN : Mon premier contact avec la lecture s’est établi avec les comics de chez Marvel (Strange, Titan, Nova), et s’est poursuivi avec Asterix, bande-dessinée de fantaisie, puisqu'Obélix boit de la potion magique ! Puis j'ai été voir Star Wars à 7 ans, au cinéma. Je suis de la génération des premiers anime (Goldorak), des premiers jeux vidéo (Space Invaders, Pac Man), des jeux de rôle (Dungeons & Dragons), sans que jamais, le terme de « fantaisie » n’ait été prononcé, alors même qu’elle était omniprésente.


SLG : Comment vous êtes-vous intéressé à la « fantasy » au point d’en devenir spécialiste ?
AN : Après des études de psychologie, j’ai finalement bifurqué vers des études d'anglais. C’est pendant cette période que j'ai lu tout ce que j’ai pu avec une véritable boulimie : je dévorais 3 romans par jour et un essai tous les deux jours. En 4 ans, j'ai dû lire plusieurs milliers de titres. Le choc fut ma rencontre avec les textes de William Blake et des romantiques anglais dont je suis devenu spécialiste. A travers la correspondance d'un certain nombre d'auteurs, j’ai découvert le courant de la fantasy au 18e siècle, c'est-à-dire la littérature de l'âme, de la joie (qui s'opposait à la littérature du corps et de la souffrance). Intrigué, j'ai contacté les éditeurs du monde entier qui publiaient de la fantasy et de la Science-fiction et j’ai décidé de faire une thèse sur le ludique dans la littérature de fantasy post Tolkien[1]. Je me suis rendu compte qu’il fallait différencier le terme fantasy du genre et du label –  84 répertoriés par mes soins dans le monde –, qui ne renvoient pas tous les trois aux mêmes acceptions. Puis j'ai contacté 200 auteurs qui ont répondu à mon questionnaire visant à comprendre pourquoi la fantasy était présente partout dans le monde sauf en France.

SLG : Quelle est votre interprétation du phénomène ? 
AN : Tout se passe comme si un basculement s’était opéré dans l’édition à la fin du 19e siècle. En voici un exemple : quand leur éditeur les ont lâchés et que le format du feuilleton a commencé à disparaître en Angleterre, Stevenson, Kipling ou Barry se sont réfugiés dans la littérature jeunesse, un genre mineur dont on se moquait. Or ces auteurs ont continué à écrire pour les adultes. Ils ont juste déguisé leurs textes pour faire croire qu’ils s’adressaient à des enfants. En France, à la mort des frères Goncourt, auteurs de fantastique, de fantasy, leur prix a été récupéré pour récompenser des œuvres qui s’éloignaient de l’imaginaire – pour mémoire, le premier Prix Goncourt en 1903 a récompensé Force ennemie[2], de John-Antoine Nau, qui est le récit d’une subtile invasion extra-terrestre. La littérature de genre, qu'on dit aujourd'hui populaire, était à l'époque celle qui se lisait partout. Au 18e et 19e siècles, la littérature de genre était LA littérature générale. Partout, le basculement a été violent, mais s’est rétabli de lui même. Sauf en France qui est culturellement en décalage avec le reste du monde !

SLG : Comment expliquez-vous ce repli du genre sur lui-même ?
AN : La constitution en un genre correspond à une volonté de tout identifier, classifier, mais cette catégorisation ne vient pas des lecteurs ; elle est issue du catalogage et aide les prescripteurs. La fantasy, telle qu'elle s'est reconfigurée après Tolkien, s'est définie par rapport à la mythologie arthurienne. Un autre pan de la fantasy, moins spécialisé, s'est perdu dans la littérature générale où il a pris l’étiquette du réalisme magique, qui lui conférait plus de sérieux, et lui donnait une légitimité plus… universitaire. Même s’il n’y a qu’un genre éditorial dans un rayon spécifique qui regroupe tous les labels, la fantasy est en fait disséminée partout.




SLG : Compte tenu du contexte que vous décrivez, la création de Bragelonne revenait à fonder une maison d’édition de littérature populaire, dénigrée et illégitime. Vos formations et métiers vous ont-ils aidés à acquérir une forme de reconnaissance de la part des professionnels ?
AN : Non (rires). En tant qu'anciens enseignants, nous souhaitons promouvoir la lecture. Mais on n'attrape pas des mouches avec du vinaigre ! C’est la raison pour laquelle nous avons voulu créer Bragelonne, Stéphane Marsan, professeur de philosophie et moi-même, ancien enseignant de littérature britannique, pour redonner de la visibilité au genre, perdue depuis plus de 20 ans. Nous voulions implanter en France les mêmes rayons colorés que ceux des librairies anglaises, avec leurs beaux livres : Bragelonne ne publie pas seulement des textes mais produit également des objets esthétiques de qualité. C’est la raison pour laquelle nous sommes revenus à des pratiques éditoriales traditionnelles en reliant nos livres – et je précise que nous sommes les seuls sur le marché à avoir fait ce choix – en travaillant également sur des collectors (ouvrages numérotés et signés). Et pour aller plus loin, nous avons fait sauter les étiquettes sur les couvertures, en ne définissant plus nos fictions comme de la fantasy mais comme des romans. Pour nous, un genre et un format narratif ne peuvent pas s'opposer !


SLG : Sur quel choix éditorial votre maison repose-t-elle lors de sa création ?  
AN : Nous avons commencé il y a 14 ans avec 50 000 Francs en poche. En 2000, j'ai été viré de chez Flammarion, au moment où Stéphane Marsan quittait Mnémos, une maison d’édition de fantasy « française » qu'il avait créée en 1995. Nous avions constaté que les éditeurs existants à l'époque, comme l'Atalante, Robert Laffont, Denoël, etc. étaient hyperspécialisés et n’éditaient que de la fantasy destinée à un public érudit. A nos yeux, il manquait la base, c’est-à-dire des fondamentaux et non pas des textes très difficiles et ciselés. C’est ainsi que nous avons décidé de republier les auteurs des années 1970 et 1980 pour constituer un catalogue d’initiation. Or, avec 50 000 exemplaires vendus, nos premiers livres sont devenus, à notre échelle, des bestsellers. Cela nous a permis de multiplier les publications mais aussi de proposer insidieusement des textes primés dans le monde, même si à notre grand dam ils ne se vendent quasiment pas en France (CQFD).

SLG : Pouvez-vous nous dresser un bilan de ces 14 années d’édition pour Bragelonne ?
AN : Bragelonne représente aujourd’hui 13 millions d’euros net de chiffres d’affaires, 45 salariés, plus de 100 personnes qui travaillent quasi exclusivement pour l’entreprise en freelance (traducteurs, illustrateurs, correcteurs, etc.). En d’autres termes, c’est la plus grande réussite et le développement le plus spectaculaire du  21e siècle dans le secteur de l’édition. Pour continuer sur les chiffres, nous publions 10 romans grand format et 15 poches par mois et sommes classés au 36e rang des éditeurs français dans le top 200, sachant que l’on compte 27 groupes parmi les entreprises de ce palmarès qui nous précèdent. Nous n’avons jamais eu d’investisseurs, n’avons jamais été rachetés. Et les actionnaires sont salariés et travaillent à Bragelonne.

SLG : Quelles sont les clés du succès de votre entreprise, sur un marché plutôt en récession ?
AN : Bragelonne et Milady sont capables de publier presque un livre par jour. C'est la condition sine qua non pour qu'un genre existe. Quand nous avons commencé, la fantasy représentait 87 titres à l'année. Aujourd'hui, on en compte plus de 800, parmi lesquels 250 titres proviennent de notre maison. Nous avons aussi une capacité de réaction très vive : puisque la romance représente 50% du chiffre d’affaires de l’édition dans le monde, Milady en publie désormais. Le choix a été judicieux puisque nous avons pris 10% de part de marché en 1 an et demi. Identifiée comme de la littérature féminine sans être estampillée « sentimental », elle a été placée en littérature générale et étrangère. La stratégie a fait ses preuves : le lectorat est là (CQFD, bis).

SLG : Le positionnement éditorial n’est pas le seul axe de votre stratégie : votre politique numérique offensive est également très porteuse.
AN : Bragelonne est le premier éditeur numérique du marché avec 12% de son chiffre d’affaires par ce biais, et 80% de son offre sous ce format, sans aucune DRM bien sûr. A l'origine, je m’étais intéressé au Print on demand (POD). Nous avons développé un système pour que nos livres soient automatiquement disponibles en librairie à la demande. Le déficit de lecture en France est abyssal ! Les gens lisent moins parce qu'ils ne trouvent pas d'offre de fantasy (ou de « romance ») face à une littérature blanche qui les ennuie. Grâce à l’Ipad et au Kindle, nous touchons des lecteurs qui trouvent ou retrouvent enfin une offre attractive pour eux sur ces supports, absente trop souvent des librairies. On achète jamais que ce qu’on voit.

SLG : Dans cette optique, votre catalogue conséquent publie même des intégrales d’auteurs.
AN : Nous avons été les premiers à le faire. Mais nous avons également d’autres concepts, comme notre opération annuelle « 10 ans, 10 romans, 10 euros » : pour donner une seconde chance à des livres, nous publions pour l’été des intégrales et des récits parus chez nous 10 ans auparavant, et ce pour 10 euros, afin de récupérer un lectorat qui en aurait manqué certains ou redonner une chance à des titres. Nous sommes également fiers de soutenir des genres indéfendables, comme le steampunk : lors du « mois en cuivre», en février chaque année, nous sortons quelques titres dont nous avons particulièrement soigné l’objet, avec une tranche dorée, des dorures sur la couverture, des coins arrondis, etc.

SLG : Bragelonne, dont les multiples facettes peuvent surprendre les professionnels, a également développé une collection universitaire. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces publications marginales ?   
AN : Après deux ans de fonctionnement au ralenti, la collection va pouvoir se redévelopper puisque avons recruté un universitaire pour la gérer et prendre en charge des actes de colloques comme ceux de Cerisy-La-Salle ou les communications du Centre d’études et de Recherche sur les Littératures de l’Imaginaire (Cerli), par exemple. Je tiens à souligner que nous avons aussi publié des livres sur l'écriture de récits de fantasy, avec notamment Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction d’Orson Scott Card[3], même si les chiffres de vente restent modestes. De même, nous avons à cœur de défendre des œuvres moins lucratives, comme Au cœur du silence[4] de Graham Joyce. La fantasy prend place uniquement dans l’esprit des personnages. C’est donc un texte de littérature générale qui peut plaire à un public habituellement peu familier du genre. Sous le label Milady, son prix de vente est plus accessible que s’il avait été publié en grand format chez Bragelonne.


SLG : Votre maison viserait donc à abolir des frontières artificielles entre les genres. Selon votre conception et son étymologie, la fantasy serait presque consubstantielle à la littérature, en somme…
AN : La fantasy est une littérature de paraboles. Ce genre est tellement vaste qu'il recouvre à la fois des lectures d’évasion et une littérature artistique. On dénombre aujourd'hui, un peu plus de 48 maisons qui éditent de la fantasy, alors qu’une vingtaine se partageait le lectorat quand Bragelonne a commencé. Si l’on comptabilise ses bestsellers (Harry Potter[5], Le Trône de Fer[6], La Roue du Temps[7], etc.), la fantasy est la première littérature au monde. Or, malgré la diversité de son champ, persiste l’image de ses personnages aux oreilles pointues à la Tolkien. La fantasy ne nous enseigne pas que les dragons existent, mais qu’il peuvent être tués, que le mal peut être vaincu : c’est une façon de regarder l'univers et demain, avec espoir.






[1] Le genre de la fantasy a disparu pendant environ 20 ans après Tolkien.
[2] John-Antoine Nau, Force ennemie, Max Milo, 2010.
[3] Orson Scott Card, Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction, Bragelonne, Essai, 2006.
[4] Graham Joyce, Au cœur du silence, Milady, Roman, 2013.
[5] J. K. Rowling, Harry Potter, saga de 7 tomes, Gallimard Jeunesse, 1999-2007.
[6] George R. R. Martin, Le trône de fer, Pygmalion, 1998- en cours.
[7] Robert Jordan, La Roue du Temps, œuvre composée de 14 romans, Brandon Sanderson est l’auteur des trois derniers suite au décès de l’auteur d’origine. Payot&Rivages, Rivages/Fantasy, ont édité la saga entre 1995 et 2010. Bragelonne a récupéré les droits et retraduit l'oeuvre depuis 2012 à la demande de la veuve de Robert Jordan. Le tome 6 est à paraître au mois d'août.