Les adolescents et La Joie de Lire
Lausanne, décembre 2012
Dans le cadre d’une formation sur les romans pour
adolescents réalisée par l’association Lecture
Jeunesse à l’institut suisse Bibliomedia, Anne Clerc,
ancienne rédactrice en chef de la revue Lecture
Jeune, a rencontré Francine Bouchet, éditrice fondatrice des éditions de La Joie de Lire, qui est
revenue sur les 25 ans de la structure et la production pour adolescents au
sein de son catalogue. Cet anniversaire a donné lieu à de nombreux
événements : des journées d’étude à la Bibliothèque Nationale de France et
à Bruxelles, une exposition à Genève, de nombreux articles dans la
presse, etc. Lorsqu’on évoque La Joie de Lire on pense en
premier lieu aux albums s’adressant aux enfants et à leurs auteurs renommés
tels Albertine, Haydé, Sara, Guillaume Long, Wolf Elbruch, etc. Pour autant, il
ne faudrait pas oublier les titres qui s’adressent aux plus grands dans les
collections « Hibouk »
et « Encrage »
tandis que « Rétroviseur »
tout en traitant de l’enfance, s’adresse à un large public.
Anne Clerc : Pouvez-vous revenir sur
l’histoire de La Joie de Lire ?
Francine Bouchet : Je viens de l’enseignement puis j’ai racheté à
Genève la librairie La Joie de Lire en 1981. Après mes études de lettres puis
de psychologie, j’avais déjà 2 enfants et je voulais « m’ancrer »
quelque part. La Joie de Lire était l’une des premières librairies jeunesse,
fondée par Paul Robert en 1937. Elle faisait autrefois office de bibliothèque
circulante.
Le rapport aux lecteurs enfants et adultes était
fascinant. J’ai beaucoup appris sur les attentes des parents par exemple. A
cette époque, j’étais également critique dans un quotidien. Je me suis peu à
peu interrogée sur l’idée de faire des livres moi-même, notamment lorsque les
éditions Gallimard Jeunesse ont publié des documentaires dans la collection « Les
Yeux de la Découverte», des ouvrages anglo-saxons avec des
photographies. Une représentation « éclatée » de la culture. Ces
livres me paraissaient séducteurs avant tout et il me semblait qu’on pouvait
proposer autre chose. C’est ainsi qu’est né Corbu
comme Le Corbusier. Il n’avait rien d’extraordinaire,
mais abordait l’architecture, un sujet difficile parce que conceptuel, par des
pistes très simples. Il a été traduit et publié au Japon et aux Etats-Unis. Ce
livre figure toujours à notre catalogue.
AC : Vous avez voulu, d’emblée, vous
adresser à un jeune public ?
FB : Oui, c’était évident. Mes lectures d’enfance, qui m'avaient laissé de bons
souvenirs, et le partage de la lecture avec mes enfants ont déterminé ce choix.
Je ne me voyais pas me lancer dans la « grande littérature ». Je
trouvais qu’il y avait quelque chose à (re)bâtir. Après le documentaire, la
fiction s'est imposée avec l’album de Béatrice Poncelet, Je,
le loup et moi, puis avec Azouz Begag et son récit La
Force du Berger.
AC : Vous connaissiez le fonctionnement d’une
maison d’édition ?
FB : Absolument pas ! Je pense que cette « naïveté » a été fort
utile. J’avais travaillé un temps dans une affaire d’horlogerie qui m'a donné
quelques lumières sur la comptabilité. Mon passage dans la librairie m'a rendu
familier le système de diffusion et de distribution. Mais pour le reste,
j’ignorais tout. Je me suis lancée à corps perdu dans chaque livre, sans me
préoccuper de le "ranger" dans des collections.
AC : Pourtant elles sont nombreuses dans
votre catalogue. On en compte 18, c’est bien cela ?
FB : Par la suite j’en ai créé beaucoup – trop, même ! Leur piège est la
grande exigence de régularité de publications.
AC : Dans votre catalogue, on dénombre trois
collections pour lecteurs adolescents : « Encrage »,
« Récits » – qui devraient prochainement laisser la place à
« Hibouk » – et la collection « Rétroviseur » qui peut
s’adresser aux jeunes tout comme aux plus grands. La collection « Encrage »
a été lancée en 2010 avec des couvertures et un logo d’Hervé Tullet. Vous
l’avez alors présentée comme une collection de « résistance »,
pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
FB : Avec les couvertures d’Hervé Tullet je voulais bousculer les lignes, créer
de la surprise. C’est une collection de « résistance » car elle n’est
pas calibrée : entre les différents romans qui la composent, il y a tout
un monde. Le niveau de lecture et la démarche littéraire sont différents selon
les livres. Je suis très sensible aux pièces uniques. On nous dit qu’il faut
des collections pour rester visibles, mais je ne veux pas me contenter de
répéter un style, un thème, une approche. Et j’espère que les auteurs nous
apporteront toujours des récits originaux, loin des phénomènes de mode.
L’autre manière de résister était de ne pas
publier de fantasy, que je n’apprécie guère en tant que lectrice et qui
envahit les tables des librairies. Je n'ai jamais cherché à séduire, mais à partager
ce que j'aime avec des lecteurs en herbe ou confirmés.
Deux textes ont lancé cette collection : Le
Plus grand footballeur de
tous les temps de Germano Zullo et Le
Dragon de glace de Mikael Engstrom. Dans le premier récit,
un jeune homme joue régulièrement au football. Peu à peu il devient moins
performant et délaisse le club. Le héros rencontre un immigré, très bon joueur,
avec un vécu difficile. Ils se croisent autour de ce sport. Le narrateur quitte
alors le milieu sportif et rencontre une jeune fille qui le conduit à la lecture.
C’est un livre magnifique et très fin comme Germano Zullo est capable d’en
écrire.
Avec Le Dragon de glace, nous sommes dans
un univers nordique, à Stockholm. Un garçon se reconstruit au fil des pages. Il
va vivre une aventure exaltante et rejoindre sa tante tandis que son père part
à la dérive. J’ai aimé comment ce récit était conduit, sa densité.
AC : Ce dernier texte fait écho à Tarja de Jean-Noël
Sciarini dans lequel on retrouve une adolescente qui quitte son milieu pour se
reconstruire en passant par des périodes de doutes et de questionnements. Les
récits que vous publiez dans « Encrage » abordent de manière frontale
des sujets difficiles. D’après vous, peut-on parler de tout aux
adolescents ?
FB : Oui dans la limite de la pornographie ou du prosélytisme. Tarja,
par exemple, raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte. Si elle
n’avait pas gardé l’enfant, je n’aurais pas publié le livre. Cela ne veut pas
dire que je suis contre l’avortement mais je ne veux pas l’ériger comme une
solution. Ce serait une frontière personnelle. Dans Tarja, cette
adolescente est « limite » et on voit bien qu’elle cherche l’amour,
tandis que les hommes n’hésitent pas à abuser d’elle. Elle garde finalement cet
enfant qui devient son « petit roi ».
Pour en venir au deuxième point de votre
question, il y a des textes que j’ai refusés, comme Rien
de Janne
Teller. Il me semble que ce récit allait trop loin. Certes il
génère des débats, mais s’il n’est pas accompagné, il peut être dangereux,
surtout auprès du public adolescent. C’est une grande prise de responsabilité. Je
pense qu’en tant qu’éditeur, on doit éviter d’être dans la perversion, dans
« la chienne de vie » sans aucun espoir.
AC : Vous ne publiez pas de littératures
dites « de l’imaginaire » alors qu’elles sont omniprésentes chez les
autres éditeurs et qu’elles rencontrent un vif succès, pourquoi ? Les Enfants de la forêt de
Beatrice Masini est à la lisière du fantastique mais vous ne le présentez pas
comme tel dans votre catalogue.
FB : Je me suis arrêtée à Tolkien, et je peine à aller plus loin. J’aime
aussi Mervyn Peake et sa série des Titus. Ce qui me
hérisse en littérature, c’est de ne plus avoir de surprise. Or c’est le cas
dans beaucoup de romans de fantasy publiés
actuellement. Avec Enfants de la forêt, Beatrice Masini propose un angle
différent. Le lecteur découvre un univers dévasté, à la manière de celui brossé
par Mc Carthy dans La
Route. Les enfants sont parqués en attente d’adoption et
ils tentent d’oublier le monde d’autrefois. Cependant, un garçon a conservé un
livre « d’avant », un recueil de contes qui va les mener à la
révolte. Le climat est grinçant. Ce roman n’est pas un simple
divertissement !
Un petit éditeur peut se permettre de ne pas
suivre la mode – même si elle m'intéresse parfois ! Valérie Dayre m’a
envoyé un manuscrit, certes un peu conventionnel, qui rappelle Maigret, mais dont j’ai aimé la lecture, proche
du « thriller ». Par ailleurs, chez un éditeur allemand, nous avons
trouvé Abaton,
en 3 tomes. Série palpitante, très bien écrite, à la frontière d'un monde. Ces
deux ouvrages vont ouvrir une nouvelle ligne dans la collection
« Encrage ». Un pas de plus se fait.
Par rapport à nos couvertures, j’ai tout entendu
et je me suis mise à écouter. Hervé Tullet est connu par ceux qui s’intéressent
aux tout-petits mais pas du public adolescent. Cet argument m'a convaincue et
nous avons décidé de changer d'artiste avec la publication de Freak
City. Séverin
Millet a travaillé sur l’illustration des nouvelles
couvertures. Nous verrons comment les lecteurs vont réagir. Peut-être que je me
trompe, mais nous sommes une maison expérimentale, qui peut se permettre des
changements de direction.
AC : Délit
de fuite, de Christophe Léon, a rencontré un succès
notable…
FB : Dans ce roman, le lecteur s’identifie fortement avec le héros. Un père et son
fils partent à la campagne et percutent une femme alors qu’ils sont en voiture.
Le père ne s’arrête pas puis brûle la voiture et l’adolescent doit taire ce
geste. Le jeune homme va s’interroger sur cette femme, morte peut-être, et
prendre contact avec son fils. L’amitié des deux jeunes gens va amener le père
à reconnaître sa faute. Une adaptation en téléfilm avec Cantonna est prévue.
AC : Comment choisissez-vous un
ouvrage ?
FB : Chaque livre est différent, les facteurs de décision sont donc variés. Souvent
la rencontre avec un auteur ou la confiance en un traducteur sont
déterminantes. Le plaisir de la lecture est le premier critère, puis viennent
les thèmes et les éventuels messages.
AC : Pourriez-vous envisager de publier de
la littérature générale ?
FB : L'horizon de l'édition de littérature générale est très encombré. Il
faudrait repartir à zéro, changer le nom de la maison. Dans une autre vie,
peut-être ! J'aime les livres frontières, ceux dont on ne sait pas exactement
à qui ils s'adressent. Dans cette veine, nous allons créer la collection
(encore une !) : « Hors
norme », qui rassemblera des albums singuliers, des livres
d'artistes qui nous plaisent d'emblée, mais que nous avons écartés jusqu'ici
car nous ne les voyions pas pour la jeunesse. Voilà, un pas de plus dans notre
recherche, dans notre curiosité.
AC : Votre
catalogue comprend de nombreux auteurs étrangers. Comment avez-vous constitué
ce réseau « international » ?
FB : Dans l’équipe, nous lisons l'allemand,
l'espagnol, l'italien et l'anglais. Au début, j'ai bénéficié des conseils d'une
amie bibliothécaire. Puis les choses se sont enchaînées simplement ; nous
avons reçu spontanément de bons textes. Des auteurs et des éditeurs étrangers
nous ont fait confiance. Des traducteurs nous ont repérés. J’aime beaucoup le
travail qu’implique la traduction. C'est peut-être lié à mon origine helvétique
et à la grande richesse d'avoir quatre langues dans un pays.
AC : Pourriez-vous nous dire à combien
d’exemplaires vous tirez vos albums et vos romans ?
FB : Les albums entre 3000 et 5000 exemplaires pour les premiers tirages. Pour
la fiction, entre 2000 et 4000. Par exemple, Le
Temps des mots à voix basse d’Anne-Lise Grobéty s’est
vendu à environ 40 000 exemplaires. Il a été réédité dans la collection
« Encrage ». L’auteure est décédée il y a deux ans. Et j’ai ajouté à
ce livre son texte Du mal à une mouche qui évoque la mort, justement,
mais avec beaucoup d'humour.
AC : Comment expliquez-vous ce succès ?
FB : Il s’agit d’un texte universel, profondément littéraire, pudique, qui
traite du génocide et de la seconde Guerre Mondiale. C’est aussi une histoire
vraie. Le prix Sorcière a beaucoup favorisé les ventes.
AC : Intervenez-vous beaucoup sur les
textes ?
FB : Cela dépend des écrivains. Je suis frappée de voir ce que les éditeurs
laissent passer, surtout dans les traductions, notamment en littérature
générale. Nous intervenons moins sur les textes francophones. Dans ce cas, ce
sont plus de simples propositions, des suggestions. Nous travaillons beaucoup
plus les traductions et nous aimons ce travail. Qu’est-ce qui fait qu'une
langue sonne de cette manière ? Quelle question passionnante !
AC : Je souhaiterais aborder brièvement la
collection « Rétroviseur » qui ne s’adresse pas particulièrement aux
adolescents et qui semble un peu à part dans votre catalogue.
FB : Cette collection assez expérimentale est née à la fin d’un salon. Nous
avions envie de textes décalés dans notre catalogue. Il s'agissait de
solliciter des écrivains qui voudraient bien raconter une enfance, en 22
chapitres, et qu’au terme du récit (tous les genres sont acceptés), le héros
prenne ou pas de la distance avec sa famille. La
Vallée de la jeunesse d’Eugène est l’un des titres phares
de la collection. C’est également un spectacle magnifiquement joué par l’auteur
lui-même. Cette collection vit au gré des rencontres avec les écrivains.
AC : La collection « Récits »
s’adresse aux lecteurs dès 8 ans. En revanche vous ne mentionnez pas toujours
les tranches d’âges en 4ème de couverture.
FB : Oui, nous préférons la mention « chaque lecteur est unique. Si vous
avez un doute, demandez à votre libraire ». Nous refusons de donner des
catégories. En effet, s’il faut choisir un livre, pour ma part je lis au moins
4 pages chez le libraire en me disant « pourquoi pas ? ». La
mention de l’âge « pénalise » ou trompe les lecteurs auxquels nous
pourrions nous adresser. Les représentants pestent parfois, mais je ne céderai
pas. Il faut se souvenir que les lecteurs ne forment pas une masse homogène.
AC : Comment la collection va-t-elle
évoluer ?
FB : Nous allons rééditer les titres qui marchent bien et ceux que nous
estimons incontournables. Pour les plus jeunes, les 7-10 ans, Albertine
illustrera les premières couvertures. Pour les 10-13 ans, nous avons choisi la photographie. Enfin,
nous la renommons « Hibouk », clin d’œil à la question numérique et
au logo de la maison, un hibou (animal nyctalope, donc lecteur infatigable).
AC : Dans cette collection, il y a la série
singulière d’Erlend
Loe autour du personnage de Kurt. Quels retours avez-vous sur
cette série à l’humour décalé ?
FB : On a très bien vendu cette série car Erlend Loe a fait grandir le
personnage. Le lecteur découvre une famille atypique en Norvège. Le père, complètement
loufoque, est conducteur de transpalettes ; la mère, femme raisonnable, est
architecte. Ils ont trois enfants. Dans le premier ouvrage ils partent voyager
à bord du transpalette. Dans un autre titre, Kurt veut devenir Président de la
République. L’auteur a également abordé des sujets de société comme les sectes.
Une série vraiment atypique.
AC : Vous laissez de la place au lecteur
pour combler les « trous », accepter des univers complexes. C’est
rare en littérature jeunesse qui se veut souvent didactique, pédagogique…
FB : La littérature ne doit pas se laisser cadrer ! Elle propose des mises
en situation, des expériences, qui intéressent le lecteur. La lecture est une
aventure intime qui peut surprendre ou dérouter. Je n'ai pas de message a priori à faire passer.
AC : Quels sont
les succès de votre catalogue ?
FB : Nos grands succès se trouvent parmi nos albums.
Ceux d'Albertine
par exemple, ou ceux d'autres artistes, les livres promenades, etc. En littérature,
nous avons déjà mentionné Le Temps des mots à voix basse. Délit de
fuite est un beau succès également.
AC : En prenant
« des risques » esthétiques et éditoriaux, vous parvenez à vous
distinguer dans un marché de surproduction et vous avez des retours positifs
des éditeurs à l’étranger ?
FB : En effet, l'éditeur américain Chronicle Books par
exemple, nous remercie pour l’audace qu’il n’ose pas avoir chez lui. Nous avons
publié 480 titres, certains traduits dans le monde entier, des USA à l’Iran, en
passant par la Chine, l'Allemagne et le Japon.
AC : Avez-vous des projets tournés vers le
numérique ?
FB : Comme tout le monde, nous numérisons nos textes et nous nous intéressons à
la question, sans pour autant avoir trouvé de modèle économique… Actuellement
nous travaillons sur un projet numérique musical qui aura également une version
papier. Nous prendrons le temps qu’il faut, mais je ne dirai rien de
plus !