28 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado # 10 Francine Bouchet (La Joie de lire, 2013).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune qui propose un focus sur la littérature pour ados, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.

Entretien avec Francine Bouchet

Les adolescents et La Joie de Lire

 Lausanne, décembre 2012

Lors d’une formation sur les romans pour adolescents réalisée par l’association Lecture Jeunesse en Suisse, Anne Clerc, ancienne rédactrice en chef de la revue Lecture Jeune, a rencontré Francine Bouchet. L'éditrice fondatrice des éditions de La Joie de Lire a rappelé la place de la production pour adolescents dans son catalogue et les 25 ans de la structure. Cet anniversaire a donné lieu à de nombreux événements (des journées d’étude à la Bibliothèque Nationale de France et à Bruxelles, une exposition à Genève, de nombreux articles dans la presse). En évoquant La Joie de Lire, le lecteur pense souvent aux albums pour enfants et à leurs auteurs renommés tels Albertine, Haydé, Sara, Guillaume Long, Wolf Elbruch, etc. Pour autant, il ne faudrait pas oublier les titres qui s’adressent aux plus grands dans les collections « Hibouk » et « Encrage » tandis que « Rétroviseur » tout en traitant de l’enfance, s’adresse à un large public.

Anne Clerc : Pouvez-vous revenir sur l’histoire de La Joie de Lire ?
Francine Bouchet : Je viens de l’enseignement puis j’ai racheté à Genève la librairie La Joie de Lire en 1981. Après mes études de lettres puis de psychologie, j’avais déjà 2 enfants et je voulais « m’ancrer » quelque part. La Joie de Lire était l’une des premières librairies jeunesse, fondée par Paul Robert en 1937. Elle faisait autrefois office de bibliothèque circulante.
Le rapport aux lecteurs enfants et adultes était fascinant. J’ai beaucoup appris sur les attentes des parents par exemple. A cette époque, j’étais également critique dans un quotidien. Je me suis peu à peu interrogée sur l’idée de faire des livres moi-même, notamment lorsque les éditions Gallimard Jeunesse ont publié des documentaires dans la collection « Les Yeux de la Découverte», des ouvrages anglo-saxons avec des photographies. Une représentation « éclatée » de la culture. Ces livres me paraissaient séducteurs avant tout et il me semblait qu’on pouvait proposer autre chose. C’est ainsi qu’est né Corbu comme Le Corbusier. Il n’avait rien d’extraordinaire, mais abordait l’architecture, un sujet difficile parce que conceptuel, par des pistes très simples. Il a été traduit et publié au Japon et aux Etats-Unis. Ce livre figure toujours à notre catalogue.

AC : Vous avez voulu, d’emblée, vous adresser à un jeune public ?
FB : Oui, c’était évident. Mes lectures d’enfance, qui m'avaient laissé de bons souvenirs, et le partage de la lecture avec mes enfants ont déterminé ce choix. Je ne me voyais pas me lancer dans la « grande littérature ». Je trouvais qu’il y avait quelque chose à (re)bâtir. Après le documentaire, la fiction s'est imposée avec l’album de Béatrice Poncelet, Je, le loup et moi, puis avec Azouz Begag et son récit La Force du Berger.



AC : Vous connaissiez le fonctionnement d’une maison d’édition ?
FB : Absolument pas ! Je pense que cette « naïveté » a été fort utile. J’avais travaillé un temps dans une affaire d’horlogerie qui m'a donné quelques lumières sur la comptabilité. Mon passage dans la librairie m'a rendu familier le système de diffusion et de distribution. Mais pour le reste, j’ignorais tout. Je me suis lancée à corps perdu dans chaque livre, sans me préoccuper de le "ranger" dans des collections.

AC : Pourtant elles sont nombreuses dans votre catalogue. On en compte 18, c’est bien cela ?
FB : Par la suite j’en ai créé beaucoup – trop, même ! Leur piège est la grande exigence de régularité de publications.

AC : Dans votre catalogue, on dénombre trois collections pour lecteurs adolescents : « Encrage », « Récits » – qui devraient prochainement laisser la place à « Hibouk » – et la collection « Rétroviseur » qui peut s’adresser aux jeunes tout comme aux plus grands. La collection « Encrage » a été lancée en 2010 avec des couvertures et un logo d’Hervé Tullet. Vous l’avez alors présentée comme une collection de « résistance », pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

FB : Avec les couvertures d’Hervé Tullet je voulais bousculer les lignes, créer de la surprise. C’est une collection de « résistance » car elle n’est pas calibrée : entre les différents romans qui la composent, il y a tout un monde. Le niveau de lecture et la démarche littéraire sont différents selon les livres. Je suis très sensible aux pièces uniques. On nous dit qu’il faut des collections pour rester visibles, mais je ne veux pas me contenter de répéter un style, un thème, une approche. Et j’espère que les auteurs nous apporteront toujours des récits originaux, loin des phénomènes de mode.
L’autre manière de résister était de ne pas publier de fantasy, que je n’apprécie guère en tant que lectrice et qui envahit les tables des librairies. Je n'ai jamais cherché à séduire, mais à partager ce que j'aime avec des lecteurs en herbe ou confirmés.
Deux textes ont lancé cette collection : Le Plus grand footballeur de tous les temps de Germano Zullo et Le Dragon de glace de Mikael Engstrom. Dans le premier récit, un jeune homme joue régulièrement au football. Peu à peu il devient moins performant et délaisse le club. Le héros rencontre un immigré, très bon joueur, avec un vécu difficile. Ils se croisent autour de ce sport. Le narrateur quitte alors le milieu sportif et rencontre une jeune fille qui le conduit à la lecture. C’est un livre magnifique et très fin comme Germano Zullo est capable d’en écrire.
Avec Le Dragon de glace, nous sommes dans un univers nordique, à Stockholm. Un garçon se reconstruit au fil des pages. Il va vivre une aventure exaltante et rejoindre sa tante tandis que son père part à la dérive. J’ai aimé comment ce récit était conduit, sa densité.

AC : Ce dernier texte fait écho à Tarja de Jean-Noël Sciarini dans lequel on retrouve une adolescente qui quitte son milieu pour se reconstruire en passant par des périodes de doutes et de questionnements. Les récits que vous publiez dans « Encrage » abordent de manière frontale des sujets difficiles. D’après vous, peut-on parler de tout aux adolescents ?
FB : Oui dans la limite de la pornographie ou du prosélytisme. Tarja, par exemple, raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte. Si elle n’avait pas gardé l’enfant, je n’aurais pas publié le livre. Cela ne veut pas dire que je suis contre l’avortement mais je ne veux pas l’ériger comme une solution. Ce serait une frontière personnelle. Dans Tarja, cette adolescente est « limite » et on voit bien qu’elle cherche l’amour, tandis que les hommes n’hésitent pas à abuser d’elle. Elle garde finalement cet enfant qui devient son « petit roi ». 
Pour en venir au deuxième point de votre question, il y a des textes que j’ai refusés, comme Rien de Janne Teller. Il me semble que ce récit allait trop loin. Certes il génère des débats, mais s’il n’est pas accompagné, il peut être dangereux, surtout auprès du public adolescent. C’est une grande prise de responsabilité. Je pense qu’en tant qu’éditeur, on doit éviter d’être dans la perversion, dans « la chienne de vie » sans aucun espoir.

AC : Vous ne publiez pas de littératures dites « de l’imaginaire » alors qu’elles sont omniprésentes chez les autres éditeurs et qu’elles rencontrent un vif succès, pourquoi ? Les Enfants de la forêt de Beatrice Masini est à la lisière du fantastique mais vous ne le présentez pas comme tel dans votre catalogue.
FB : Je me suis arrêtée à Tolkien, et je peine à aller plus loin. J’aime aussi Mervyn Peake et sa série des . Ce qui me hérisse en littérature, c’est de ne plus avoir de surprise. Or c’est le cas dans beaucoup de romans de fantasy publiés actuellement. Avec Enfants de la forêt, Beatrice Masini propose un angle différent. Le lecteur découvre un univers dévasté, à la manière de celui brossé par Mc Carthy dans La Route. Les enfants sont parqués en attente d’adoption et ils tentent d’oublier le monde d’autrefois. Cependant, un garçon a conservé un livre « d’avant », un recueil de contes qui va les mener à la révolte. Le climat est grinçant. Ce roman n’est pas un simple divertissement !
Titus
Un petit éditeur peut se permettre de ne pas suivre la mode – même si elle m'intéresse parfois ! Valérie Dayre m’a envoyé un manuscrit, certes un peu conventionnel, qui rappelle Maigret, mais dont j’ai aimé la lecture, proche du « thriller ». Par ailleurs, chez un éditeur allemand, nous avons trouvé Abaton, en 3 tomes. Série palpitante, très bien écrite, à la frontière d'un monde. Ces deux ouvrages vont ouvrir une nouvelle ligne dans la collection « Encrage ». Un pas de plus se fait.
Par rapport à nos couvertures, j’ai tout entendu et je me suis mise à écouter. Hervé Tullet est connu par ceux qui s’intéressent aux tout-petits mais pas du public adolescent. Cet argument m'a convaincue et nous avons décidé de changer d'artiste avec la publication de Freak City. Séverin Millet a travaillé sur l’illustration des nouvelles couvertures. Nous verrons comment les lecteurs vont réagir. Peut-être que je me trompe, mais nous sommes une maison expérimentale, qui peut se permettre des changements de direction.

AC : Délit de fuite, de Christophe Léon, a rencontré un succès notable…
FB : Dans ce roman, le lecteur s’identifie fortement avec le héros. Un père et son fils partent à la campagne et percutent une femme alors qu’ils sont en voiture. Le père ne s’arrête pas puis brûle la voiture et l’adolescent doit taire ce geste. Le jeune homme va s’interroger sur cette femme, morte peut-être, et prendre contact avec son fils. L’amitié des deux jeunes gens va amener le père à reconnaître sa faute. Une adaptation en téléfilm avec Cantonna est prévue.

AC : Comment choisissez-vous un ouvrage ?
FB : Chaque livre est différent, les facteurs de décision sont donc variés. Souvent la rencontre avec un auteur ou la confiance en un traducteur sont déterminantes. Le plaisir de la lecture est le premier critère, puis viennent les thèmes et les éventuels messages.

AC : Pourriez-vous envisager de publier de la littérature générale ?
FB : L'horizon de l'édition de littérature générale est très encombré. Il faudrait repartir à zéro, changer le nom de la maison. Dans une autre vie, peut-être ! J'aime les livres frontières, ceux dont on ne sait pas exactement à qui ils s'adressent. Dans cette veine, nous allons créer la collection (encore une !) : « Hors norme », qui rassemblera des albums singuliers, des livres d'artistes qui nous plaisent d'emblée, mais que nous avons écartés jusqu'ici car nous ne les voyions pas pour la jeunesse. Voilà, un pas de plus dans notre recherche, dans notre curiosité.

AC : Votre catalogue comprend de nombreux auteurs étrangers. Comment avez-vous constitué ce réseau « international » ?
FB : Dans l’équipe, nous lisons l'allemand, l'espagnol, l'italien et l'anglais. Au début, j'ai bénéficié des conseils d'une amie bibliothécaire. Puis les choses se sont enchaînées simplement ; nous avons reçu spontanément de bons textes. Des auteurs et des éditeurs étrangers nous ont fait confiance. Des traducteurs nous ont repérés. J’aime beaucoup le travail qu’implique la traduction. C'est peut-être lié à mon origine helvétique et à la grande richesse d'avoir quatre langues dans un pays.

AC : Pourriez-vous nous dire à combien d’exemplaires vous tirez vos albums et vos romans ?

FB : Les albums entre 3000 et 5000 exemplaires pour les premiers tirages. Pour la fiction, entre 2000 et 4000. Par exemple, Le Temps des mots à voix basse d’Anne-Lise Grobéty s’est vendu à environ 40 000 exemplaires. Il a été réédité dans la collection « Encrage ». L’auteure est décédée il y a deux ans. Et j’ai ajouté à ce livre son texte Du mal à une mouche qui évoque la mort, justement, mais avec beaucoup d'humour.

AC : Comment expliquez-vous ce succès ?
FB : Il s’agit d’un texte universel, profondément littéraire, pudique, qui traite du génocide et de la seconde Guerre Mondiale. C’est aussi une histoire vraie. Le prix Sorcière a beaucoup favorisé les ventes.

AC : Intervenez-vous beaucoup sur les textes ?
FB : Cela dépend des écrivains. Je suis frappée de voir ce que les éditeurs laissent passer, surtout dans les traductions, notamment en littérature générale. Nous intervenons moins sur les textes francophones. Dans ce cas, ce sont plus de simples propositions, des suggestions. Nous travaillons beaucoup plus les traductions et nous aimons ce travail. Qu’est-ce qui fait qu'une langue sonne de cette manière ? Quelle question passionnante !

AC : Je souhaiterais aborder brièvement la collection « Rétroviseur » qui ne s’adresse pas particulièrement aux adolescents et qui semble un peu à part dans votre catalogue.
FB : Cette collection assez expérimentale est née à la fin d’un salon. Nous avions envie de textes décalés dans notre catalogue. Il s'agissait de solliciter des écrivains qui voudraient bien raconter une enfance, en 22 chapitres, et qu’au terme du récit (tous les genres sont acceptés), le héros prenne ou pas de la distance avec sa famille. La Vallée de la jeunesse d’Eugène est l’un des titres phares de la collection. C’est également un spectacle magnifiquement joué par l’auteur lui-même. Cette collection vit au gré des rencontres avec les écrivains.

AC : La collection « Récits » s’adresse aux lecteurs dès 8 ans. En revanche vous ne mentionnez pas toujours les tranches d’âges en 4ème de couverture.
FB : Oui, nous préférons la mention « chaque lecteur est unique. Si vous avez un doute, demandez à votre libraire ». Nous refusons de donner des catégories. En effet, s’il faut choisir un livre, pour ma part je lis au moins 4 pages chez le libraire en me disant « pourquoi pas ? ». La mention de l’âge « pénalise » ou trompe les lecteurs auxquels nous pourrions nous adresser. Les représentants pestent parfois, mais je ne céderai pas. Il faut se souvenir que les lecteurs ne forment pas une masse homogène.

AC : Comment la collection va-t-elle évoluer ?

FB : Nous allons rééditer les titres qui marchent bien et ceux que nous estimons incontournables. Pour les plus jeunes, les 7-10 ans, Albertine illustrera les premières couvertures. Pour les 10-13 ans,  nous avons choisi la photographie. Enfin, nous la renommons « Hibouk », clin d’œil à la question numérique et au logo de la maison, un hibou (animal nyctalope, donc lecteur infatigable).

AC : Dans cette collection, il y a la série singulière d’Erlend Loe autour du personnage de Kurt. Quels retours avez-vous sur cette série à l’humour décalé ?
FB : On a très bien vendu cette série car Erlend Loe a fait grandir le personnage. Le lecteur découvre une famille atypique en Norvège. Le père, complètement loufoque, est conducteur de transpalettes ; la mère, femme raisonnable, est architecte. Ils ont trois enfants. Dans le premier ouvrage ils partent voyager à bord du transpalette. Dans un autre titre, Kurt veut devenir Président de la République. L’auteur a également abordé des sujets de société comme les sectes. Une série vraiment atypique.

AC : Vous laissez de la place au lecteur pour combler les « trous », accepter des univers complexes. C’est rare en littérature jeunesse qui se veut souvent didactique, pédagogique…
FB : La littérature ne doit pas se laisser cadrer ! Elle propose des mises en situation, des expériences, qui intéressent le lecteur. La lecture est une aventure intime qui peut surprendre ou dérouter. Je n'ai pas de message a priori à faire passer.

AC : Quels sont les succès de votre catalogue ?
FB : Nos grands succès se trouvent parmi nos albums. Ceux d'Albertine par exemple, ou ceux d'autres artistes, les livres promenades, etc. En littérature, nous avons déjà mentionné Le Temps des mots à voix basse. Délit de fuite est un beau succès également.

AC : En prenant « des risques » esthétiques et éditoriaux, vous parvenez à vous distinguer dans un marché de surproduction et vous avez des retours positifs des éditeurs à l’étranger ?
FB : En effet, l'éditeur américain Chronicle Books par exemple, nous remercie pour l’audace qu’il n’ose pas avoir chez lui. Nous avons publié 480 titres, certains traduits dans le monde entier, des USA à l’Iran, en passant par la Chine, l'Allemagne et le Japon.

AC : Avez-vous des projets tournés vers le numérique ?
FB : Comme tout le monde, nous numérisons nos textes et nous nous intéressons à la question, sans pour autant avoir trouvé de modèle économique… Actuellement nous travaillons sur un projet numérique musical qui aura également une version papier. Nous prendrons le temps qu’il faut, mais je ne dirai rien de plus !



25 juil. 2014

Focus sur la Littérature Ado # 9 Anne Coquet et Véronique Roland (« Darkiss », Harlequin, 2010).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune dont le dossier est consacré à la littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.


Entretien avec Anne Coquet 

et Véronique Roland

« Darkiss », la collection pour « ados » des éditions Harlequin
Lecture Jeune n° 136 - Décembre 2010






Les éditions Harlequin, dont l’image est immédiatement associée aux romans sentimentaux, a lancé en juin 2010 sa collection pour adolescents et jeunes adultes : « Darkiss ». Si les lecteurs pouvaient s’attendre à des récits empreints de romance, la ligne éditoriale de ce label est finalement plus complexe : fantasy, littérature paranormale et romans contemporains donnent le ton des premières parutions.

Lecture Jeunesse : Comment est née la collection « Darkiss » ?
Anne Coquet : Une réflexion en direction du lectorat adolescent est menée depuis longtemps au sein des éditions Harlequin. Il y a eu des expériences dans les années 80 avec la collection « Teenager[1] » qui n’a pas marché pour plusieurs raisons : à l’époque, les lecteurs adolescents ne disposaient pas du même pouvoir d’achat et les livres n’étaient présents qu’en hypermarchés, lieux de vente peu fréquentés par le jeune public. Enfin, cette série ne faisait pas suffisamment écho aux préoccupations des jeunes filles et la littérature jeunesse n’avait pas la même notoriété. Aujourd’hui, les adolescents ont un budget consacré à l’achat de biens culturels, ils vont dans les différents points de vente où les romans sont présents (les hypermarchés, comme les librairies) et l’offre éditoriale a évolué. La littérature jeunesse ne se cantonne plus à une offre littéraire « classique ». Elle propose maintenant des titres grand public, « mainstream[2] », et il me semble que c’est une tendance globale du marché. Les auteurs se sont emparés des catégories de fiction adulte qui séduisent les adolescents et les ont intégrés à leur propre univers fictionnel, sans que ce soit une démarche marketing ou un travail de commande de la part des éditeurs.

LJ : La collection a été lancée dans un premier temps par la maison mère, aux Etats-Unis. Comment vous en distinguez-vous ?
AC : En Amérique du Nord, la collection est née sous le nom « Harlequin Teen[3] » en juillet 2009. De notre côté, nous avons créé le terme « Darkiss[4] » et 4 titres[5] ont été lancés en juin 2010. Les visuels ne ressemblent pas à ceux proposés par la maison canadienne car le marché américain n’a pas les mêmes attentes. Par exemple, pour le titre de Maria V. Snyder, Le Poison Écarlate, notre couverture ne fait que suggérer une dimension fantastique (avec un halo de couleur), alors que le visuel anglais intègre résolument les codes de la fantasy : les éléments historiques et fantastiques sont présents d’emblée. 

LJ : A la lecture des premiers titres, on s’aperçoit qu’il y est finalement peu question de romance… Votre offre, du fantastique à la fantasy, plutôt surprendre. Et vous rentrez en concurrence avec d’autres éditeurs jeunesse comme Hachette ou Pocket…
AC : Nous avons fait le choix de lancer « Darkiss » en jouant la marque Harlequin en mode mineur. Nous pensons que les adolescents n’ont pas d’a priori sur notre maison d’édition, si ce n’est ceux qu’ils pourraient avoir via les prescripteurs. Concernant les genres, nous proposons du fantastique, du paranormal, etc. Il y a des ingrédients propres à la romance dans les textes mais la relation amoureuse n’était pas une exigence initiale pour établir notre catalogue. De toute mon âme de Rachel Vincent est le titre qui incarne, selon nous, le mieux l’image de la collection « Darkiss ». En effet, nous sommes dans un univers contemporain avec des intrusions du paranormal dans le quotidien. Et par conséquent, il s’agit d’un roman dans lequel les lectrices peuvent s’identifier à l’héroïne, tout en s’évadant.
En 2011, nous allons proposer un peu de romance sous des formes diverses - de la chick-lit, notamment, mais elle restera minoritaire. Des histoires d’amour pourront alimenter des intrigues fantastiques sans devenir le thème central de notre programme. Néanmoins nous ne pouvons présumer de rien pour la suite des publications, qui dépendront des propositions faites par les auteurs et des chiffres de vente des différents genres que nous aurons publiés.

LJ : Avec la collection « Darkiss », vous vous lancez dans la littérature « cross-over » ?
AC : Oui, tout à fait. Nous ne nous destinons pas uniquement aux adolescents. Les adultes peuvent eux aussi aimer les titres publiés dans cette collection. Nous ne souhaitons pas enfermer les lecteurs dans une tranche d’âge mais nous placer dans la lignée d’Harry Potter et de Twilight qui ont révolutionné les pratiques de lecture : nos romans sont publiés en jeunesse mais ils sont lus par différentes générations.
Véronique Roland : Le titre de Maria V. Snyder, Le Poison Écarlate[6], met en scène des protagonistes adolescents, mais le sujet peut toucher un public plus large. Dans sa prochaine série que nous publierons en 2011, l’auteur explorera « la dystopie[7] », un genre plus mature qui rencontre un vif succès aujourd’hui.

LJ : Qu’elles ont été les réactions des libraires lorsqu’ils ont reçu les premiers romans ?
AC : Il n’y a pas eu tant d’étonnement que ça. Nous avons surtout perçu de la surprise et de la bienveillance et nous ne nous y attendions pas nécessairement ! Nous avons eu de bons retours des libraires car les romans s’inscrivent dans ce qu’ils souhaitent proposer à leurs lecteurs : des romans dits « de l’imaginaire ». Cette collection participe ainsi au développement des Editions Harlequin et à sa stratégie de conquête de nouveaux territoires littéraires…

LJ : Depuis son lancement en juin 2010, comment se positionne « Darkiss » ? Quels sont les chiffres de vente ?
AC : Notre objectif était de valoriser des auteurs et des textes de qualité, tout en nous diversifiant, avec une entrée dans la littérature jeunesse. Nous ne souhaitions pas inonder le marché et nous avons fait le choix de la prudence avec 4 titres en juin 2010, puis 2 autres en septembre, et 4 titres en décembre. Nous avons aussi investi des lieux de vente où nous n’étions pas auparavant, celui des rayons jeunesse des librairies et des grandes surfaces culturelles.
De toute mon âme de Rachel Vincent est le titre qui s’est le mieux vendu (+ de 12 000 ex.) Le Poison Ecarlate de Maria V.Snyder, clairement ancré dans la fantasy, arrive en deuxième position (+ de 10 000 ex.). Ensuite, La Vie (pas) très cool de Carrie Pilby de Caren Lissner est en troisième position (environ 8 000 ex.). C’est le plus « contemporain » de nos titres. Il dynamite les codes de la chick-lit car l’héroïne, brillante, s’interroge sur ses relations avec autrui, qu’ils s’agissent ou non de garçons. Et l’auteur questionne aussi la notion de la frustration. Enfin, La Prophétie Maudite, de P.C. Cast (environ 7 000 ex.), n’a pas bénéficié du succès de la série du même auteur, La Maison de la nuit, publiée aux éditions Pocket Jeunesse. Pour nous, l’essai est transformé et les chiffres de vente le confirment.

LJ : Connaissez-vous vos lecteurs ?
AC : Nous n’avons pas de données statistiques mais sur le forum du site Internet[8], nous décelons des tendances. Nous touchons essentiellement des lectrices de 13 à 18 ans et des jeunes femmes de moins de 30 ans.

LJ : Ce que disent les lectrices sur le forum pourrait influencer votre politique éditoriale ?
AC : L’idée de départ, avec ce site Internet, était développer une communauté de lectrices autour de la collection « Darkiss ». Le site propose des extraits des romans, un forum, des vidéos, des jeux concours, des liens avec Facebook... Il s’agit de créer le « buzz » autour de la collection et nous voulons véritablement rassembler une communauté autour d’elle. Nous souhaitons que les lectrices échangent entre elles mais nous n’interviendrons pas outre-mesure. Sur le forum, elles évoquent les romans qu’elles aiment et notamment les romans publiés par d’autres éditeurs, faisant écho aux titres de « Darkiss ». Il y est aussi question de cinémas et de séries TV… Les adolescentes s’y retrouvent et partagent des goûts communs.

LJ : Qu’aimeriez-vous dire aux détracteurs d’Harlequin ?
AC : Harlequin offre des collections traditionnelles, exclusivement orientées sur la romance – que nous assumons pleinement –, mais depuis 5 ou 6 ans, nous proposons de nouveaux labels, qui entrent dans la lignée de « Darkiss » en s’éloignant des images habituelles accolées aux éditions Harlequin. « Luna », par exemple, rebaptisée « Nocturne » en janvier 2010, décline des titres de bit-lit. Nous avons également de la chick-lit dans la lignée du Journal de Bridget Jones d’Helen Fielding avec notre collection « Red dress ink »… Par ailleurs, nous menons une réflexion sur les titres publiés et nous sommes exigeants bien que nous ne visions pas des prix littéraires. Nous entendons publier des romans de qualité et j’aimerais que les prescripteurs nous lisent en prenant en compte un facteur essentiel à nos yeux : le  plaisir de lecture que procurent les romans de l’imaginaire.






[1] Nous vous invitons à lire l’article de Séverine Olivier p. 8 de ce dossier qui présente l’historique des éditions Harlequin et les prémisses des collections destinées aux adolescentes.
[2] « mainstream », anglicisme qui désigne la culture grand public, celle « qui plait à tout le monde ». Sur ce sujet, voir l’ouvrage de Frédéric Martel, Mainstream, publié aux éditions Flammarion en 2010.
[4] « Darkiss » est l’union de deux substantifs anglais, « dark » qui signifie « sombre » et « kiss », « baiser ». La collection promet des titres où s’allient amour et fantastique.
[5] De toute mon âme de Rachel Vincent,
Le poison écarlate de Maria V. Snyder,
La prophétie maudite de P.C. Cast,
La vie (pas) très cool de Carrie Pillby de Caren Lissner.
[6] Ce titre a d’ailleurs été publié dans la collection « Luna », label de fantasy pour adulte des éditions Harlequin, aujourd’hui arrêté. Voir la critique de ce roman p. XX
[7] Une dystopie — ou contre-utopie — est un récit de fiction peignant une société imaginaire dont l’organisation empêche ses membres d'atteindre le bonheur. L’auteur entend ainsi mettre en garde son lecteur contre les dérives possibles. Hunger Games, publié par Pocket jeunesse, illustre ce genre et connaît aujourd’hui une forte notoriété (cf. « la saga Hunger Games », in Télérama n° 3172, 27 octobre 2010, p. 24)

Focus sur la Littérature Ado # 7 - 8 Cécile Térouanne (« Black Moon », Hachette Jeunesse, 2014 et 2008).

En complément du n°150 de la revue Lecture Jeune dont le dossier est consacré à la littérature ado, nous prolongeons la réflexion sur internet. Cliquez ici pour retrouver le sommaire du dossier dans son intégralité.

Entretien avec Cécile Térouanne

Septembre 2013

Propos recueillis par Sonia De Leusse-Le Guillou et mis en forme par Cécile Watremez


Sonia de Leusse-Le Guillou : Cécile Térouanne, vous dirigez Hachette Romans depuis 2004, pourriez-vous nous rappeler en quelques mots votre parcours professionnel ? 
Cécile Térouanne : Je suis tombée dans l’édition un peu par hasard, après des études de lettres et une spécialisation en russe. J’ai démarré chez Actes Sud en tant que traductrice de russe, puis j’ai été associée au lancement d’Actes Sud Junior dès 1996. Ensuite j’ai travaillé 6 ans au Père Castor, chez Flammarion, où j’ai contribué au lancement de la collection « Tribal ». Ma familiarisation avec le public adolescent et jeune adulte date de cette période. J’entame désormais ma 10e année chez Hachette où j’ai d’abord été embauchée comme directrice éditoriale de la collection Livres de poche jeunesse. Puis on m’a confié le développement des grands formats (5 par an à l’époque). Charlotte Ruffault, la directrice du département déjà très sensibilisée au public adolescent, m’a ensuite proposé de développer une offre en direction des jeunes adultes. 
  


SLG : Comment la collection Black Moon a-t-elle démarré ?
CT : Le premier manuscrit que j’ai lu en en arrivant chez Hachette en décembre 2004, était Fascination [1], que l’on a publié fin 2005. A l’époque personne ne connaissait Stephenie Meyer. Le premier tirage de Twilight ne s’est fait qu’à 10 000 exemplaires. J’avais écrit une lettre aux libraires en leur disant que ce titre n’avait rien à voir avec ce qu’ils vendaient aux adolescents, que c’était une histoire d’amour entre une humaine et un vampire. La grande vague du fantastique initiée par Harry Potter[2] avait déferlé avec des succès comme Ewilan[3]. Le retentissement de Twilight est venu progressivement jusqu’à la dimension phénoménale qu’il a prise avec le film[4] en 2008-2009, qui a contribué à faire une immense publicité pour la littérature destinée aux jeunes adultes.

SLG : Il a donc fallu attendre 4 ans pour que le succès arrive.  C’était un vrai pari… 
CT : Tout à fait, un éditeur travaille d’abord avec son intuition : j’ai eu un coup de cœur en 2004 ; 10 ans plus tard, il y a une collection qui contient 150 titres. Elle s’est constituée de manière assez spontanée. Parallèlement à la sortie de Fascination, j’ai travaillé avec Claude Merle sur un polar construit sur le modèle de 24 Heures chrono, tout en publiant une traduction de l'américain Les larmes noires[5], magnifique texte polyphonique, écrit comme une pièce de théâtre qui raconte la dernière grande vente d’esclaves dans l’Amérique sudiste au XIXe siècle. Les choix étaient donc très hétéroclites. Puis nous avons fédéré ces livres sous un label que nous souhaitions positionner en face de Fleuve Noir et des Gossip Girl[6], gros succès à l’époque, que nous voulions concurrencer. L'intitulé de la collection, lui, est venu d’un album des Pink Floyd que j’écoutais adolescente, The Dark Side of the Moon. Notre graphiste nous a alors proposé « Black Moon », qui nous a convaincus.

SLG : Comment concevez-vous votre rôle auprès du lectorat ?
CT : On dit souvent qu’un éditeur est un passeur. Je pense que c’est le rôle des enseignants, des bibliothécaires, des médiateurs. Pour ma part, je me considère comme un « infuseur »  ou plutôt comme une théière dans laquelle je tente des infusions. Parfois, la boisson se révèle délectable ; d’autres fois, c’est assez raté ! Chaque livre est comme une combinaison différente grâce à laquelle nous espérons que l’alchimie avec le lectorat fonctionnera.

SLG : A quoi la rencontre entre un titre et son public peut-elle tenir ?  
CT : En 2000, « J’ai lu » avait publié les quatre premiers tomes de la série Journal d’un vampire[7], et avait totalisé quelque 20 000 ventes. J’ai racheté les droits huit ans plus tard, et nous avons vendu à ce jour 1,5 millions d'exemplaires. Parfois, le succès repose sur une question de temps, sur le choix d’un moment opportun. L’une des facettes de notre métier est effectivement d’être en phase avec une temporalité, des modes et des âges. L’autre est de créer un fonds.

SLG : Est-ce la raison pour laquelle vous ajoutez à votre catalogue de romans la publication de textes patrimoniaux ?
CT : L’aventure « Black Moon » est une tentative pour essaimer et faire des expériences : les lectrices de Fascination ont découvert Catherine et Heathcliff des Hauts de Hurlevent. Elles se sont mises à lire Emily Brontë, puis Charlotte Brontë, voire Jane Austen. Nous avons voulu remettre en avant les classiques, les œuvres prescrites par l’Education Nationale, en les rhabillant et en les abrégeant au passage.

SLG : Pourquoi n’offrir que des versions abrégées de ces œuvres ?
CT : Nous voulions apporter un nouveau produit sur le marché et sensibiliser les enseignants. Les jeunes ont des difficultés à lire des textes du patrimoine quand ils pourraient les aborder plus simplement dans des versions abrégées. Pour ma part, je suis convaincue que la lecture d’un ouvrage abrégé n’empêchera jamais celle de l’œuvre intégrale. De plus, j’ai la prétention de soutenir que nos choix n’abîment pas les textes. Je tiens à préciser que nous ne réécrivons pas les œuvres mais y pratiquons des coupes claires, avec l’aide d’enseignants. Il me semble que c’est une manière de rendre accessible le patrimoine à un grand nombre de lecteurs. Et, même notre édition abrégée du livre de Stendhal, Le Rouge et le Noir[8] fait encore 384 pages…

SLG : N’y a-t-il pas une forte réticence de la part des professionnels ?
CT : Le recours à ces publications n’est pas encore largement plébiscité, je ne le cache pas ! Pour autant, les listes officielles de l’Education Nationale[9] précisent en toutes lettres que les éditions abrégées voire réécrites dans l’esprit de l’auteur sont autorisées. Je comprends que le sujet puisse faire polémique. Lectrice passionnée et ancienne étudiante de lettres, je suis personnellement très attachée à ces textes. Mais mon rôle d’éditeur est de les rendre accessibles. Je serais ravie qu’un adolescent se rue sur les « classiques » et les dévore dans leur intégralité. Mais si par ailleurs, grâce à son volume abrégé en 224 pages, et à sa couverture présentant un jeune homme mystérieux et attirant, La Peau de chagrin attire une lectrice de « romances », voire l'envoûte, il me semble que le pari est gagné.

SLG : Vous avez ainsi abrégé une trentaine d’œuvres. Trouvent-elles effectivement leur public ?  
CT : Il est trop tôt pour se prononcer puisque nous avons élaboré notre offre à destination des enseignants. Or il y a un temps de latence entre, d’une part, l’émission des listes de titres recommandées par l’Education nationale en 2008, la réception des listes par les professeurs et leur intégration dans leur pratique pédagogique. Les ventes restent encore modestes, même si Gatsby[10] a bénéficié d'un coup de projecteur avec la sortie du film[11], et que Dracula[12] a profité de l’attractivité de la comédie musicale[13]. Nous allons bientôt publier un abrégé des Liaisons dangereuses.

SLG : Offrez-vous toujours de nouvelles traductions des œuvres étrangères ?
CT : Oui, ainsi, nous venons de travailler une nouvelle version d’Orgueil et préjugés. Toute traduction « vieillit ». Elle témoigne de l’état de la langue au moment où elle est produite. Même si elles peuvent être magnifiques, les traductions sont vraiment inscrites dans un contexte donné, linguistique, socio-culturel... 

SLG : Black Moon comporte également d’autres genres, dont des nouvelles…
CT : Pour ces textes courts, nous avons lancé le petit label « Black Moon nouvelles » et nous avons également publié des thrillers. Une collection comme « Black Moon » est un lieu d’expériences. Nous avons la chance d’avoir un public très fidèle et réactif qui nous suit dans nos explorations éditoriales !

SLG : Comment expliquez-vous cette très forte implication des fans ?
CT : En même temps que le phénomène Twilight est apparu, je pense pour la première fois dans cette proportion-là, ce que l’on appelle le buzz, c’est-à-dire la dimension virale d’un succès. Le phénomène Twilight a ainsi commencé avant même la sortie du film en France : les lecteurs français lisaient ce que racontaient les Américains, les blogs s’en sont emparés et le phénomène a alors pris une ampleur considérable.

SLG : Pensez-vous que les réseaux sociaux ont modifié votre façon de travailler et d’être en lien avec votre lectorat ?
CT : Notre métier chez Hachette, a radicalement changé. Quand je suis arrivée en 2004, il n’y avait pas de site internet. En 2008, nous avons lancé Lecture Academy[14], devenu le site de référence de la littérature jeunesse, au point que d’autres éditeurs nous demandent d’héberger leurs livres et de faire de la publicité pour eux. Les jeunes y échangent leurs idées de lecture, des commentaires, viennent y regarder des actualités. Nous avons une vraie force de fréquentation avec 100 000 visiteurs uniques par mois et 100 000 fans sur notre page Facebook « Black Moon[15] ». Relais de notoriété, ces plateformes sont aussi des lieux d’échanges essentiels.

SLG : Quelle est la taille de votre équipe ?
CT : S’il appartient à un groupe plus important, le département « Hachette Romans » est en fait une petite maison d’édition, constitué d'une équipe de 12 personnes que je dirige. 3 éditrices et moi-même travaillons avec les auteurs, 4 personnes gèrent l’aspect administratif, 5 autres s’occupent du marketing et de la communication. J’englobe bien sûr dans ces domaines l’animation du site et de la page facebook, ce qui témoigne bien de leur importance désormais.   

SLG : Comment définiriez-vous aujourd’hui le lectorat majoritaire de « Black Moon » ?
CT : Il est d’abord jeune adulte, féminin et recherche surtout ce que l’on appelle communément de la romance : ce ne sont pas tant les vampires qui ont plu dans Twilight que l’histoire d’amour entre Edward et Bella, évidemment. En revanche, même avec des personnages féminins, les thrillers et la SF n’ont pas reçu l’accueil que l’on espérait. Nous les avons donc abandonnés. Mais à chaque fois que l’on revient à la romance forte, nous répondons aux attentes de nos lectrices. Ainsi, nous n’avons pas intégré Les effacés[16], ou Seuls au monde[17] qui ciblent un public d’adolescents et de jeunes adultes, à la collection « Black Moon » mais les avons sortis sous la marque Hachette Romans puisque nous visions un lectorat mixte, voire masculin. Nos différentes expériences prouvent que l’humeur de Black Moon reste du côté du féminin, des émotions, qui nous conduisent également à y faire paraître Dracula[18] ou Orgueil et préjugés[19].

SLG : Vous glanez de nombreux textes à l’étranger, n’est-ce pas ?
CTUn des axes majeurs de développement du catalogue d'Hachette Romans est celui de la création française et la publication d'auteurs comme Bertrand Puard, Pauline Alphen, Jacques Cassabois, Jean-Luc  Marcastel. Mais pour nourrir un programme de 90 à 100 nouveautés par an, je dois aussi publier des textes issus de langues étrangères. Il serait impossible de ne reposer que sur des talents français. Non seulement, nous ne trouverions pas 100 textes de qualité mais le temps que réclame le travail sur la copie d’un traducteur est moins important que le suivi d’un manuscrit inédit.

SLG : Comment, face à une grande concurrence, repérez-vous ces manuscrits étrangers ?
CT : Quand j’étais chez Flammarion, je publiais 80% d’auteurs français, 20% d’auteurs traduits. J’ai découvert la dimension internationale du métier en arrivant chez Hachette qui comptait alors seulement 5% de textes français mais 95% de textes étrangers – presque tous anglo-saxons –, qui lui parvenaient grâce à des agents littéraires. Pour filtrer ces propositions, nous faisons appel à un « scout », un « éclaireur », Natasha Farrant qui vit à Londres, et qui exerce une veille constante auprès des agents anglais et américains, des éditeurs, pour suivre les projets depuis leur naissance. Elle les trie, les sélectionne puis me rabat les meilleurs. C’est elle qui m’a mis Twilight entre les mains en me recommandant sa lecture.

SLG : Comment s’opère le choix de publier un texte en « Black Moon » ou en Livre de poche ?
CT : C’est une question d’opportunité.

SLG : Achetez-vous régulièrement les droits de livres qui ne sont pas encore sortis dans leur pays ?
CT : Il est rare de pouvoir sélectionner des textes qui ont déjà un certain historique de vente, car la concurrence est telle que tout ce qui était de bonne qualité a été acquis, à de rares exceptions près ! La plupart des livres que nous achetons ne sont donc pas encore sortis. Les projets nous sont soumis à l’état de manuscrit, parfois inachevés. En revanche, je refuse les propositions sur pitch : je ne prends pas le risque de m’engager sur un titre sans même avoir lu 2 ou 3 chapitres. Si le texte s'avère vraiment mauvais au final, ce sont les traducteurs qui devront en partie le réécrire... Vous n’imaginez pas le travail remarquable que peuvent faire les traducteurs, à qui je tiens vraiment à rendre hommage !

SLG : Les Salons de littérature jeunesse sont-ils importants lorsque l’on publie beaucoup de littérature étrangère ?    
CT : Nous avons 4 temps forts dans l’année. Le Salon du livre de Bologne, au printemps, est la grande rencontre des éditeurs jeunesse en Italie, même si la Foire du livre de Londres, en avril, devient de plus en plus importante. Ensuite, Natasha Farrant et moi-même allons une fois par an à New-York pour rencontrer agents et éditeurs. Enfin, nous nous rendons à l’immense Salon du Livre de Francfort qui réunit tous les domaines de l’édition internationale.

SLG : Quelle politique numérique adoptez-vous chez Hachette ?
CT : Depuis 3 ans, nous avons vraiment adopté une politique systématique : 80% de nos titres disponibles le sont au format numérique, soit près de 900 références. Toute les nouveautés sortent simultanément en papier et en numérique. Enfin, j’acquiers systématiquement des droits sur les deux formats. C’est même un mot d’ordre d’Hachette : quand on ne peut pas avoir les droits numériques, on abandonne le projet.
SLG : Quelle est la part de chiffre d’affaire réalisée avec l’offre numérique ?
CT : Aujourd’hui, la part des e-books représente 2 à 3% du chiffre d’affaires de l’édition française. Elle monte à 6% pour « Black Moon » : nos livres sont lus par de jeunes adultes qui sont désormais de plus en plus familiers avec ce mode de lecture. Nous sommes en forte croissance parce qu’il y a eu le film Sublimes créatures[20] qui a entraîné la promotion de la saga des Lunes[21]. Depuis peu, nous voyons clairement apparaître un lectorat adulte sur ces supports, qui présentent par exemple l'avantage de pouvoir lire un titre en toute discrétion. La politique de prix que nous avons développée consiste à indexer le prix de l’e-book sur celui du grand format en l’abaissant de 20 à 30%. Ce prix est ensuite aligné sur celui du poche à la sortie de ce dernier. Nous ne pouvons pas descendre en-deçà sans endommager gravement l’économie de ce secteur, qui est un lieu essentiel de promotion du livre et de démocratisation de la lecture. En revanche, nous effectuons des opérations promotionnelles ; ainsi, au mois de juin 2013, en proposant les tomes 1 des 15 principales séries « Black Moon » à 2, 99€ pendant 1 mois, nous avons vu décoller les ventes des séries en question, non seulement des tomes 1 bien sûr, mais surtout, plus intéressant, des tomes suivants.







[1]Stephenie Meyer, Hachette Roman, Black Moon, 2005.
[2]J.K.Rowling, T.1 à T.6, Gallimard, 1998 à 2005.
[3]Pierre Bottero, trilogie La Quête d’Ewilan, Rageot, 2006.
[4]Catherine Hardwicke, Twilight, chapitre I : Fascination, 2008.
[5]Julius Lester, Les larmes noires, Hachette Jeunesse, Black Moon, 2007.
[6]Cecily von Ziegesar, Gossip Girl, T.1, Fleuve noir, 2006.
[7]Lisa-Jane Smith, Hachette Jeunesse, Black Moon, 2009.
[8]Henri Stendhal, texte abrégé, Livre de Poche Jeunesse, Univers Black Moon Littérature classique, 2012.
[10]Francis Scott Fitzgerald, Hachette Jeunesse, Black Moon, 2013.
[11]Baz Luhrmann, Gatsby le Magnifique, 2013.
[12]Bram Stoker, texte abrégé, Livre de Poche Jeunesse, Univers Black Moon, Jeunes Adultes, 2012.
[13]Kamel Ouali, Dracula, l’amour plus fort que la mort, 2011.
[14]http://www.lecture-academy.com/
[15]http://www.facebook.com/BlackMoonOfficiel
[16]Bertrand Puard, T.1 à T.6, Hachette Jeunesse, 2012 à 2013.
[17]Emmy Laybourne, Hachette Jeunesse, 2013.
[18]Bram Stoker, Hachette Jeunesse, Black Moon, 2011.
[19]Jane Austen, texte abrégé, Hachette Jeunesse, Black Moon, 2013.
[20]Richard LaGravenese, 2013.
[21]Kami Garcia, Margaret Stohl, T.1 à T.18, Livre de Poche Jeunesse, Univers Black Moon, Jeunes Adultes, 2011 à 2013.


Entretien avec Cécile Térouanne et Antoinette Rouverand 

(datant de décembre 2008 et présent dans le numéro 128 de Lecture Jeune.)


Alors que vient de paraître Révélation (octobre 2008), dernier tome de la série Twilight de Stephenie Meyer, Lecture Jeune a voulu revenir sur ce phénomène ! Les quatre titres se sont vendus à plus de 25 millions d’exemplaires dans le monde ! Or peu de marketing et de publicité ont accompagné le lancement de la série : les lecteurs se sont emparés de l’univers de Stephenie Meyer et ont tout fait pour le promouvoir, notamment via Internet. Les éditeurs n’ont pu que constater l’engouement et ils développent à présent une stratégie à la hauteur des attentes des fans. Cécile Térouanne, directrice éditoriale et Antoinette Rouverand, responsable marketing d’Hachette Jeunesse Roman ont accepté de répondre à nos questions.

Lecture Jeune : Comment avez-vous découvert Fascination et pourquoi avoir choisi de l’éditer ?
Cécile Térouanne : Natasha Farrant travaille pour nous à Londres, elle exerce une veille sur la production anglaise et américaine. Elle a repéré le texte de Stephenie Meyer – qui était alors une inconnue - au moment où son agent le cédait à l’éditeur américain Little Brown. Elle m’a dit que le roman était formidable. Je l’ai lu et j’ai voulu l’éditer. C’était en novembre 2004. Charlotte Ruffault m’avait chargée de développer le catalogue des titres « hors série », mais nous ne pensions pas particulièrement aux grands adolescents alors. Les collections pour les « youngs adult » n’étaient pas aussi présentes qu’aujourd’hui, et restaient cantonnées au format poche ou semi-poche. Dans notre équipe certains pensaient que le grand format, le prix élevé et la couverture dissuaderaient le jeune public. J’ai décidé de faire un coup d’essai. Et cela a fonctionné : en un an Fascination s’est vendu à 20 000 exemplaires.

LJ : La collection « Black Moon » n’existait pas alors… Est-elle née de la série Twilight ? Comment la définiriez-vous ? 
CT : La collection est née entre le tome 2 et le tome 3 de la série. Nous avons voulu fédérer le public qui commençait à se créer autour de Stephenie Meyer. Nous avons trouvé l’intitulé, élaboré le logo, repris le principe de couverture noire, puis publié Les larmes noires . On trouve dans cette collection des textes littéraires, de genres variés, qui s’adressent à un public exigeant, à partir de 13 ans. Nous sommes attentifs au style des auteurs et travaillons avec des traducteurs comme Luc Rigoureau – traducteur de Stephenie Meyer, Meg Rosoff, Raphaëlle Eschenbrenner – traductrice de Julius Lester… Les couvertures noires ont fait débat mais je crois que le graphiste américain de Fascination a eu un coup de génie, elles immergent tout de suite le lecteur dans un univers graphique et visuel. C’est pour cela que nous les avons conservées.

LJ : Comment expliquez-vous le succès de Fascination ?
CT : Bella est une adolescente qui vit ses premiers émois amoureux. Elle lit Les Hauts de Hurlevent. Elle correspond à un état auquel la jeune lectrice peut s’identifier. En plus, les thématiques des vampires, du noir, du gothique sont appréciées. C’est une histoire d’amour impossible, avec une dimension fantastique, et les adolescents se laissent prendre par cet univers.

LJ : Comment les choses ont-elles évolué au cours du temps?
CT : Au début, le livre s’est vendu grâce au bouche-à-oreille. Et également parce qu’il faisait partie des coups de cœurs des libraires. Ce n’est qu’ensuite que nous sommes intervenus. Hachette a racheté Time Warner, dont faisait partie Little Brown, l’éditeur de S. Meyer. Nous avons observé ce qui se passait aux USA… À l’été 2007, les choses ont commencé a exploser autour du tome 3 ; S. Meyer a fait la « une » du Times, etc. Ensuite, les retours de lecteurs et les blogs étaient de plus en plus nombreux. D’un point de vue commercial, les ventes ont été exponentielles : le tome 1 s’est bien vendu, le tome 2 aussi et il a relancé le tome 1, et ainsi de suite jusqu’à l’explosion du tome 4. Aujourd’hui, on en est à plus de 500 000 exemplaires vendus. Nous espérons que le film soutiendra encore les ventes. Le marketing a amplifié le phénomène mais ne l’a pas créé. Les lecteurs se sont emparés du livre et grâce à Internet, la diffusion a été rapide et massive. Cela a également modifié nos méthodes de travail en interne, en intensifiant notamment les échanges entre le secteur éditorial et le secteur marketing.

Antoinette Rouverand : Au début, nous ne saisissions pas tout ce qui se passait sur Internet. Puis nous avons reçu des réactions de lecteurs et repéré quelques blogs très nourris, avec de nombreux commentaires. Ils m’ont impressionnée, ils en savaient plus que nous ! Par ailleurs, les choses devenaient très sérieuses aux USA ! Nous ne voulions pas être intrusifs, nous avons cherché une bloggeuse pour être notre ambassadrice aux USA, pour la sortie du tome 4. Via un concours, Noémie qui a été choisie. Son blog est étonnant, le nombre de visites sidérant. ! Elle est allée à New York, a rencontré Stephenie Meyer et a eu son livre à minuit. Le récit de son voyage a reçu plus de 50 000 visites ! Son blog est devenu le site officiel de Fascination, il est vivant, nourri, mieux qu’un site institutionnel qui aurait été une pâle « copie », et Skyrock l’a promu. Pour la sortie du tome 4 en France, notre seule action notable a été l’habillage du site de Skyrock aux couleurs de Révélation. Les fans nous avaient demandé un événement en librairie, mais ça n’a pas eu lieu. Maintenant la grande affaire c’est le film. Nous avons organisé des avants-premières, édité le livre du film, etc. Une encyclopédie Twilight est également en préparation.
Nous avons par ailleurs lancé le site « Lecture Academy » et mis en place un concours pour le choix du titre du quatrième tome : Révélation a été retenu. Le site est plus officiel et présente de nombreux ouvrages d’Hachette, ce qui permet aux lecteurs de découvrir les nouveautés de notre catalogue. L’idée était de faire un site pour les grands formats. Pour l’instant Fascination est le livre qui incite le plus la consultation du site mais nous essayons de présenter d’autres ouvrages, pour les plus jeunes aussi. La relation à l’œuvre n’est plus intime, c’est une relation de partage.

LJ : Oui, l’appropriation de ce livre par les lecteurs est étonnante ! Ils inventent des fanfictions, des blogs et parlent de littérature…
CT : Cela fait plaisir de voir qu’un livre peut susciter autant d’intérêt, auprès du jeune public, qu’il peut surpasser d’autres phénomènes liés à d’autres médias.
AR : Les lectrices ont vraiment envie de le partager. Elles relisent le livre, écrivent, discutent mais cela ne durera pas éternellement. Et nous ne pouvons pas être intrusif, même si le web marketing est devenu pour nous indispensable.

LJ : Mais ne trouvez-vous pas que les valeurs et schémas distillés par Fascination sont réactionnaires ?
CT : Il n’y a eu aucun retour en France ou aux USA pour dénoncer cela. Je préfère voir dans un livre une héroïne qui aime son mari et l’attend à la maison plutôt que des chipies qui manipulent les hommes. Il est vrai que le roman est très politiquement correct mais cela n’interdit pas sa publication ! Je pense que les valeurs peuvent être interprétées comme conservatrices mais l’enjeu de l’auteur n’est pas de proposer des modèles, ni d’influer sur le comportement des lectrices. L’adolescence est aussi une période de la vie où l’envie d’être rassuré domine. C’est une période d’incertitude, que Bella incarne à sa façon. Les valeurs sont certes américaines, mais ce n’est pas la vocation de Stephenie Meyer d’avoir un propos engagé ! Elle ne fait selon moi aucun prosélytisme et il ne faut pas lui prêter d’intentions de ce type. La saga est un pur divertissement, nous sommes dans le registre de la littérature populaire et grand public, et il me semblerait décalé d’y chercher une volonté polémique.

LJ : Croyez-vous que ce qui s’est joué autour de Fascination va se reproduire avec d’autres œuvres ? 
AR : Il est impossible de transposer ce qui s’est passé avec Fascination sur un autre livre. Les lecteurs sont venus à nous, ont créé une communauté. Ils se tiennent informés et sont au courant avant nous ! Les lectrices ont eu quatre livres et il me semble difficile d’entrer complètement dans un univers avec moins de tomes. Elles vont maintenant s’intéresser à d’autres titres de la collection « Black Moon », mais elles ne vont pas s’investir autant dans une autre œuvre. D’autres lecteurs s’intéresseront alors à d’autres univers. Ce qui s’est passé avec Fascination n’a pas créé de « recette » pour reproduire un tel succès. La communauté était déjà présente, l’émulation a joué énormément. Mais cela prend du temps. Noémie a commencé son blog trois mois après la sortie du premier tome et l’explosion des ventes a eu lieu au tome 4. Nous sommes persuadés de la fonctionnalité du web, mais des choses restent encore à mettre en place. Et il est vrai qu’une partie de notre métier nous échappe parfois.